Octobre 2020

Sombres heures. En toutes parts. Cela pourrait être pire! Oui, la terre pourrait éclater et nous sombrerions tous dans le néant, comme dans Melancholia de Lars von Trier.

Paris, 17 octobre 2020. La Capitale de notre pays, celle qui fut aux yeux du monde une des plus resplendissantes et prestigieuses vitrines de la culture, va s’éteindre ce soir, s’endormir presqu’à l’heure des poules. Couvre-feu, comme en temps de guerre. En mars, on nous avait prévenus: « nous sommes en guerre! ». Il y avait une logique à ce moment là; en plus c’était Mars, la divinité réclamait des sacrifices. Nous nous y sommes pliés, compréhensifs. Sans masques, nous fûmes confinés. L’ennemi? invisible, s’insinuant partout. Depuis, ce n’est plus si vrai. La logique nous échappe. L’ennemi n’est pas manifestement dans les métros bondés aux heures de pointe, pas non plus dans les rames des TGV remplies de gens, serrés sur leurs sièges côte à côte comme des sardines. On traque les clusters, mais pas ceux-là. Les clusters: il a fallu cette année de malheur pour que le quidam découvre l’existence de ce terme musical désignant un agrégat de notes, dont la paternité est attribuée au musicien Henry Cowell, et que l’on rencontre sur les partitions de Penderecki, Ohana, Malec, Ligeti et beaucoup d’autres… Reprenons la définition de Cowell: « un cluster est une agrégation de sons verticale qui possède une étendue d’au moins une seconde majeure, et qui est remplie intérieurement à l’aide de sons distants d’au plus une seconde, majeure ou mineure »* (en clair, notes conjointes, touches immédiatement voisines sur le clavier d’un piano par exemple, en plus ou moins grand nombre, jouées ensemble avec la paume de la main ou l’avant-bras). Ce qui caractérise le cluster, c’est donc sa densité, sa compacité. Le sens du mot s’est désormais étendu à un groupe plus ou moins important de personnes « covidées ». Les salles de concerts, leurs organisateurs rompus à ce langage, se sont donc échinés à mettre en place des protocoles sanitaires contraignants, mais efficaces selon les dires de notre Ministre de la Culture, les conduisant à réduire les jauges au prix d’efforts et de lourds renoncements, pour maintenir leur programmation et tenir la tête de la vie culturelle hors de l’eau. Les clusters évacués, l’ère était venue des nuages! Se tournant cette fois vers Xenakis, s’inspirant de ses nuages de sons, ils ont espacé le public, laissant ainsi « un ou plusieurs vides lacunaires en différents endroits »* des parterres et des balcons, souvent un siège sur deux, voire davantage. Mais voilà, les nuages ne sont plus à présent du goût de notre exécutif, resté sourd aux arguments de notre éclairée Ministre de la Culture, du moins pas en soirée. 21 heures, l’heure fatidique, aussi inepte pour le spectacle vivant parisien (mais également lyonnais, toulousain…etc) que pour les restaurateurs. « Pas de problème – nous dit-on – « vous saurez vous adapter! » Bien sûr…On doit dîner désormais à l’heure anglaise, les organisateurs n’ont qu’à décaler leurs horaires de programmation, et les actifs demander une autorisation de sortie à leurs gentils et compréhensifs employeurs pour aller écouter ce qu’il reste de concerts à des heures bien plus décentes, semble-t-il, qu’auparavant. Cela du jour au lendemain. Alors on tente ici et là de s’aligner, une fois de plus. Il faut tenir bon, les programmateurs se montrent une fois de plus exemplaires de réactivité. Aucune souplesse possible, « tous à la même enseigne »! Sauf que depuis nos douces campagnes et nos provinces de France, les réseaux sociaux aidant, on allèche le chaland culturel des villes sinistrées, stigmatisées, en cette aube des vacances de Toussaint, avec des « Ici, on joue encore, avant et après 21 heures! »… 

Demain sera ici un autre jour, sans chant du coq. Demain, à six heures, Paris s’éveillera. Déserte, silencieuse et morne. 

Jany Campello

 

*De Schönberg à Cage, essai sur la notion d’espace sonore dans la musique contemporaine, de Francis Bayer, éditions Klincksieck, Paris 1981.