Au fil des sillons

7ème ART, PAR MAXIME ZECCHINI

En 2012, le pianiste Maxime Zecchini a entrepris une anthologie des œuvres pour la main gauche. Une poignée qui se compte sur les cinq doigts de ladite main? Pensez donc, plus de six cents! Son tout dernier volume sorti fin 2020 porte le numéro 9, et est consacré aux musiques de films, dans ses propres transcriptions. Last but not the least! Des tubes inoubliables signés entre autres John Williams et John Barry dont il nous fait redécouvrir les richesses sur toute la largeur de son clavier, et qui offrent en ce début d’année si morose une bouffée d’évasion bienvenue. 

Quand la main gauche fait son cinéma

Fermez les yeux, écoutez, revoyez…Ces musiques vous ont fait vivre des émotions uniques, vous ont accompagnés en Afrique il y a un peu plus d’un siècle, au Tibet, en Indochine, dans de lointaines galaxies, dans l’univers d’E.T., dans le temps à la rencontre des dinosaures… Oui, bien sûr, vous vous souvenez: Star Wars, Out of Africa, Jurassic Park, L’Amant, Sept ans au Tibet, et aussi La liste de Schindler. Qu’auraient été ces films sans la puissance expressive et le pouvoir émotionnel de leurs musiques? Elles ont reçu des pluies d’Oscars et d’autres récompenses, jouées pour certaines par de grands interprètes du « classique », tels Itzhak Perlman, Yo-Yo Ma.

Fort de son intuition, Maxime Zecchini a osé le pas de côté, après avoir parcouru des pans d’écriture pianistique dédiée à la main gauche depuis le Concerto pour la main gauche de Ravel, jusqu’à la musique de chambre de Janáček et Korngold, en passant par des créations de compositeurs contemporains. Excellent transcripteur (on lui doit, dans cette fabuleuse collection, la transcription pour piano seul du concerto en ré de Ravel, et du quatrième concerto de Saint-Saëns), il signe ici des versions pour piano époustouflantes de certaines des plus célèbres pages musicales du cinéma, mélodies romantiques, nostalgiques, mais aussi gigantesques fresques symphoniques à l’échelle des images projetées. Même pas peur, sans rien concéder à la simplification réductrice, il les adresse à l’unique main gauche, en les ornant d’arpèges redoutables, sautant d’un registre à l’autre, chantant une main droite imaginaire (écoutez la musique de Michel Legrand écrite pour Yentl par exemple!) tout en convoquant un orchestre, comme s’il s’agissait d’un jeu d’enfant. Fermez les yeux, et laissez vous emmener… Comment fait-il pour embrasser ainsi le clavier d’une seule main à vous la faire oublier?

Mais au-delà de la prouesse, c’est par l’expressivité musicale dégagée de toute considération virtuose qu’il touche. Une restitution qui se passe ici des images, de l’action, tant elle est nourrie d’énergie, d’élans, de rêve, d’émotions, et bien sûr aussi de sentimentalité au noble sens du terme. Tous les ingrédients sont là, et l’on se surprend bon public. La musique de John Williams y est largement mise à l’honneur, dans toute sa diversité. Éclatante et solaire, celle du « Flying Theme » d’E.T. suscite notre émerveillement, retenue et doucement mélancolique celle du thème de La liste de Schindler nous émeut par son dépouillement. Le pianiste révèle les harmonies renversantes du thème de Luke et Leia (Star Wars), dans une transcription et un jeu mettant en valeur les plans sonores, la transparence de l’écriture. De sa main gauche qui est loin de l’être, il équilibre idéalement les registres, les volumes, sans alourdir les basses mais en leur donnant leur largeur, créant des espaces pluridimensionnels.

Qui dit cinéma, dit aussi histoires d’amour, passion. Maxime Zecchini sait exprimer celle-ci dans toutes ses subtilités: tendre et légère dans La La Land (Justin Hurwitz), sombre et poignante dans le thème de Sept ans au Tibet (J. Williams), lyrique et empreinte de grandeur dans la musique de John Barry pour Out of Africa, délicate et à fleur de peau dans celle de Gabriel Yared pour le film L’Amant d’après Marguerite Duras. Quel beau programme si bien équilibré dans sa sélection, entre légèreté et profondeur, énergie et intériorité, tendresse et éclaboussante joie! Il y a dans ce disque ce petit supplément, cocktail que le pianiste a su capter, et offrir, fait de redécouverte, d’émerveillement, de fraîcheur, d’aventure. Et tout cela est si bon à prendre! En piochant dans le répertoire du cinéma, Maxime Zecchini a vraiment eu la main heureuse. 

Jany Campello

 

À écouter:

Œuvres pour la main gauche, Anthologie volume 9, « 7ème Art », par Maxime Zecchini , piano, 1 CD, label Ad Vitam 2020.

crédit photo: Lyodoh Kaneko

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.