Au fil des sillons

A TALE OF THE WORLD, OLIVIER GREIF

Disparu il y a 20 ans, Olivier Greif a laissé un catalogue immense à plus d’un titre. A Tale of the World, ce « Conte du Monde » composé entre 1994 et 1995, qui n’avait jamais été enregistré depuis sa création en 1996 au festival de Kuhmo (Finlande), en est un vibrant témoignage. Le Quintette Syntonia en donne la toute première version discographique: une invitation à une immersion totale dans le monde sensible et spirituel du compositeur.

 

A Tale of the World ou l’harmonie rêvée du Monde

Olivier Greif, crédit photo: DR

C’est après une décennie consacrée à la spiritualité – Olivier Greif était alors Haridas, disciple de Sri Chinmoy – que le quintette A Tale of the World a été composé, dans une période de jaillissement créatif répondant à une « urgence intérieure et existentielle » suivant les termes de la musicologue et amie Brigitte François-Sappey. Une année auparavant, il y eut déjà une sonate pour piano, sa 20ème, intitulée « Le Rêve du Monde », conçue comme un roman. A Tale of the Word est davantage qu’un récit. Greif l’a voulu œuvre-somme, œuvre-monde à l’instar des grands ouvrages de la littérature de Proust, Joyce… « Il fallait que ce fût une œuvre qui puisse contenir le monde entier », œuvre totale dans laquelle la musique n’est qu’« un des éléments la parcourant et lui donnant vie » écrivait-il. C’est ainsi que le texte parlé, psalmodié ou chanté y trouve sa place, non pas superposé, détaché, mais incrusté dans la trame musicale, telle une partie instrumentale au même titre que les cinq autres, et non moins essentielle. Des textes traversant les âges et les contrées, depuis d’ancestrales paroles sacrées de l’hindouisme, jusqu’à un fragment de « La Recherche », en passant par un chant anglais du XVème siècle, des écrits du japonais Matsuo Bashō et de l’allemand Hölderlin, qui abolissent le temps et l’espace. Bâtie sur la symbolique du nombre 5 (union et harmonie), et donc sur l’intervalle de quinte, l’œuvre écrite pour cinq instruments, en cinq mouvements enchaînés sans interruption, assemble une diversité musicale, notamment par ses citations et ses références, tout autant que littéraire, formant un tout indivisible. Impossible donc d’en écouter un extrait. Elle s’aborde – se vit – d’un seul tenant. Il faut s’y plonger, porté par elle, en écouter les résonances au fond de soi, en suivre les chemins parfois escarpés, en éprouver les états agités ou méditatifs, depuis la force tellurique du De Profundis jusqu’aux harmoniques effilés d’En Soph (5ème mouvement – « Près de Dieu »), qui nous emportent dans cette éternité, cette harmonie infinie, cette lumière vers laquelle toute l’œuvre tend.  

Les musiciens de Syntonia n’en sont pas à leur première expérience avec la musique de Greif, ils la connaissent profondément : l’ensemble a donné deux de ses quatuors et pas des moindres, le n°2 et le n°4 « Ulysses » qu’il a créé. A Tale of the World, Everest qu’ils redoutaient de franchir tant ses difficultés sont considérables, est un chef-d’œuvre qu’ils transcendent par leur jeu intense, et une cohésion de tous les instants dans l’approche artistique et spirituelle de celui-ci. Chaque épisode en est vécu de façon collective, dans une même énergie, dans une unité conceptuelle, expressive et émotionnelle sans faille, cette unité qui faisait l’obsession de Greif. L’ensemble Syntonia parvient à rendre cette œuvre puissante, ardente et accessible, intelligible dès sa première écoute, au point que ses cinquante minutes n’en paraissent pas dix, ni davantage, ni moins : elles nous transportent hors du temps, dans un espace qui englobe tous les autres, dans un mouvement du monde, loin du chant aujourd’hui discordant et sombre de notre Terre. 

Jany Campello

à écouter:

A Tale of the World, Olivier Greif, par l’ensemble Syntonia, 1 CD, label CIAR, 2020.

couverture: Étienne Yver, crédit photo: Isabelle de Rouville

 

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