Chroniques

BACH & BEYOND par JULIEN LIBEER

Le pianiste bruxellois Julien Libeer a donné un récital le 19 janvier au Musée Guimet, dans le cadre de la saison Les Pianissimes d’Olivier Bouley, dont le programme « Bach & Beyond », proposait une « conversation bien tempérée » entre les Préludes et Fugues du Premier cahier du Clavier bien tempéré de Bach, et des œuvres en miroir puisées dans le répertoire pianistique postérieur, recomposant un cycle personnel et imaginaire. 

Rompu aux projets originaux, croisant les arts, les disciplines ou les époques, Julien Libeer explore ici des correspondances, met en lumière des influences, des ramifications, entre l’intemporalité de l’œuvre pour clavier du Cantor, et des œuvres composées par ses successeurs du 18ème siècle au 20ème siècle. Son programme repose sur un jeu dont il a fixé ses propres règles : les douze préludes et fugues en mode majeur du premier cahier du Clavier bien tempéré, suivis chacun d’une œuvre postérieure dans la tonalité relative mineure, pour ce qui est du répertoire tonal. Une exception confirmant la règle, les Prélude et Fugue en fa majeur n’ont pas ici leur double, et créent une césure au milieu du programme. Des douze compositeurs différents pour donner la réplique à Bach, présents dans le disque qui sort concomitamment (Label Harmonia Mundi), ils sont donc onze au concert.

Le principe est astucieux et intéressant, conservant l’ordre chromatique des tonalités adopté par Bach, les préludes et fugues en mode mineur étant remplacés par une œuvre étrangère au cycle d’origine et à l’époque, mais supposée en lien au-delà même de la tonalité relative. 

Ainsi comme il se doit, le récital commence avec Le Prélude et Fugue en do majeur, aussitôt suivi de la Bagatelle WoO 52 en do mineur de Beethoven, premier héritier spirituel de Bach. La Bagatelle a ce mordant, cette vigueur, ces dynamiques qui viennent en droit fil de la musique de Bach, mais dans un tout autre langage. L’aérien Prélude en do dièse majeur et sa Fugue vivante et dansante trouvent leur prolongement chez Chopin, non pas dans un de ses préludes mais avec la Mazurka op.63 en do dièse mineur, qui possède dans son discours cette éloquence si familière chez Bach, le piano sonnant d’un beau timbre chaleureux. Le Prélude en ré majeur joué dans une soudaine et surprenante sonorité ouatée du piano, appelle le Prélude en ré mineur de Rachmaninov. Le pianiste joue un Steingraeber récent possédant une sourdine à l’ancienne, c’est-à-dire une bande de feutre qui s’interpose entre les cordes et les marteaux comme en sont pourvus les pianos droits, dispositif peu fiable qui occasionne un problème mécanique de pédalier, vite résolu cependant. Le rare Prélude en mi bémol mineur de Gabriel Fauré, dans un entre-deux entre ombre et clarté, vient offrir son contrepoint au choral du Prélude et à la Fugue elle, lumineuse, de Bach. La sérénité du Prélude en mi majeur et sa Fugue aérienne trouvent leur écho dans la minimaliste Fugue du Tombeau de Couperin de Ravel. La première moitié du concert est enfin ponctuée par l’opulence sonore, les trilles et le rebond du Prélude et Fugue en fa majeur de Bach. 

La deuxième partie qui commence donc avec le ton de fa dièse, triomphant en majeur chez Bach, se poursuien mineur chez Brahms, dont on connait l’affinité avec la musique ancienne et Bach particulièrement. Son Capriccio op.76-1 débute curieusement encore imprégné du phrasé articulé baroque, puis gagne en legato et en intériorité au fil du jeu. À nouveau la sourdine plonge le medium-grave du piano dans une étrange nébuleuse feutrée qui surprendrait moins dans l’ambiance d’un salon, modifiant le timbre du piano. Chostakovitch et son Prélude op.34 en sol mineur, Busoni et son Prélude en sol dièse mineur, emboîtent le pas à leurs homonymes majeurs, avant que la Fugue (seule) en la majeur de Bach ne chasse la tonalité pour l’obsessionnel et génial Musica Ricercata 1 de Ligeti, joué dans l’énergie de son unique la sur toute l’étendue du clavier. Suivront Reger et son Canon à deux voix en si bémol mineur, après les alternés du Prélude en si bémol majeur de Bach, joué droit bien qu’écrit dans le style de l’improvisation, puis pour finir l’atonalité des 6 Klavierstücke op.19 de Schönberg en miroir au Prélude et Fugue en si majeur de Bach.

Tonalité qui se résout en une boucle avec la reprise du Prélude en do majeur, dans la douceur feutrée de la sourdine, qui manifestement inspire l’artiste. 

En Bis, Bach toujours, un beau Prélude encore, mais en mineur, le douzième du premier livre, dans le ton de fa. 

Bach trouve dans le jeu de Julien Libeer une expression directe, chantante et lumineuse, une clarté de discours, une articulation juste. L’idée séduisante de croiser les esthétiques, de montrer les filiations sans pour autant les expliciter, de mêler les époques suivant un cheminement qui semble naturel de par la progression des tonalités, mais aussi le choix judicieux des formats des pièces, donne à ce programme un rythme, une évidence, mais aussi éveille l’écoute, questionne les langages, les expressions. Une expérience émotionnelle et artistique qui valait bien la peine d’être proposée. 

Jany Campello

crédit photo mise en avant © Les pianissimes

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