La page buissonnière

BEETHOVEN ET SCHUBERT, L’ARME DE PERSUASION ET LE DON DES LARMES

Beethoven dit: « Viens ici, va là bas, c’est comme ça. »

Schubert dit: « Ah, comme c’est merveilleux ici!  Tu veux venir voir? Et qu’est-ce qu’il y a par là? On est bien ici, non? » 

Quand on est au fond du trou, quand les antidépresseurs ne font plus d’effet, quand la volonté ne suffit pas pour vous sortir du lit, il faut écouter l’Allegretto de la 7ème symphonie de Beethoven. Il y déploie une sorte d’esprit résurrectionnel qui chasse toutes les inerties, qui vous met debout et même, vers la fin, décolle les semelles du sol de quelques centimètres. Les uns nous enveloppent par la sensualité, d’autres parlent à l’esprit, Beethoven s’adresse avant tout à la volonté, mais Schubert vise directement le coeur. C’est le cupidon myope qui ne rate jamais sa cible et cache son jeu sous les apparences humbles.

Sans l’avoir demandé, Schubert a obtenu la réponse à la demande des puritains anglais du XVIIIe – ils priaient pour le don des larmes.

Beethoven, c’est l’artisan de la verticale qu’il faut toujours chercher en nous, qui est ramollie parfois par les mesquineries du quotidien, échecs sentimentaux ou professionnels, la maladie…Il dit: « Debout, tu es un Etre humain, tu es digne de tutoyer le ciel plutôt que de compenser tes affres par ce yaourt maigre chipé dans le frigo à minuit. » Si la foudre de la grâce tombe sur Schubert au quotidien, Beethoven va au charbon tôt le matin pour trouver quelque chose de potable. Mais il prend ce qu’il trouve, le retourne de chaque côté, et en fait soudain une centrale nucléaire qui charrie des énergies folles, intemporelles (c’est l’un des très rares compositeurs à être, dans quelques unes de ses oeuvres, vraiment intemporel).

Mais Schubert est un magicien, au sens figuré comme au sens littéral. Le magicien danse autour du vide. Tout son art consiste à nous montrer du rien à partir de quelque chose, ou au contraire faire surgir quelque chose de rien. Schubert, c’est pareil. Il n’est pas étudié dans les cours d’harmonie ou de contrepoint – il n’y a rien…On peut se délecter longuement des harmonies de Wagner. Les polyphonies complexes tissées par Bruckner, l’orchestre de Mahler qui joue avec le contrepoint et l’harmonie en les imaginant dans toutes les couleurs possibles – tout cela s’étudie très bien. Et on peut parler des heures de l’élaboration du matériau, de la construction de la forme, etc., chez Beethoven. Mais chez Schubert il n’y a rien à dire. Il vous arrache des larmes avec deux accords de rien du tout. On ne sait pas comment il le fait. Ça marche à chaque fois, et – le plus effrayant – de plus en plus. Faire l’amour avec une femme relevait pour lui de l’exploit. Physique ingrat (petit, gros à lunettes, désargenté, toutes les dents pourries à 28 ans déjà), absence de tout habitus de séducteur. Lorsqu’il y a réussi, c’était avec une prostituée infestée de syphilis qui l’emportera prématurément.

On a dit, à juste titre, que si Schubert était mort à l’âge de Beethoven, plus personne ne se souviendrait de lui. On peut laisser aux psychanalystes le soin de gloser sur les rapports père-fils entre les deux – Schubert a porté le flambeau aux obsèques de Beethoven et, lui ayant survécu d’un an seulement, il a fébrilement enchaîné un nombre stupéfiant de chef-d’oeuvres en cette dernière année. Comme si une ère s’ouvrait après celui qui disait : « Viens ici, va là-bas, c’est comme ça. » Comparer Beethoven et Schubert, c’est constater la réalité d’une pluralité par excellence, de la variété des modes d’existence pour un créateur. L’Olympe n’est pas une niche unique, il y a plusieurs cimes qui se valent. Elles ne sont pas toutes réservées au mâle alpha dominant, au démiurge ou au stratège.

Par sa fragilité sans défense et son don des larmes, Schubert nous installe dans l’éternel présent et nous re-connecte avec ce qu’il y a de plus intime et de plus beau en nous.

Michel Pétrossian

 

Michel Pétrossian 

Compositeur, co-fondateur de l’ensemble Cairn, il s’est formé au CNSM de Paris. Grand Prix International Reine Elisabeth de Composition, il reçoit de nombreuses commandes en France et aux Etats-Unis, et ses oeuvres sont jouées dans des salles prestigieuses telles que le Théâtre du Châtelet ou L’Auditorium de Radio-France (Paris), le Grand Théâtre de Provence (Aix-en-Provence), l’Auditorium Maurice-Ravel (Lyon), Le Théâtre de la Fenice (Venise), Zipper Hall (Los Angeles), Carnegie Hall (New York) etc. Parmi ses oeuvres d’envergure, « Ciel à vif » pour choeur, orchestre et trois solistes (créé sous la direction d’Alain Altinoglu), le concerto pour piano et orchestre « In The Wake of Ea », l’opéra-oratorio « Le Chant d’Archak » sur le livret original de Laurent Gaudé, ou encore « Amours sidoniennes » pour choeur d’hommes et ensemble inspiré par ses expériences archéologiques. Grand érudit, il est titulaire d’un master de lettres classiques, et se passionne pour les civilisations anciennes. Il a étudié une dizaine de langues qui leur sont liées. Il voyage abondamment dans les pays berceaux de ces civilisations, comme l’Éthiopie, l’Iran, l’Ouzbékistan…Il y puise son inspiration musicale: trouvant dans la recherche scientifique des sources d’inspiration créatrice, sa démarche veut magnifier un héritage ancien qui, relu et fécondé par un regard d’aujourd’hui, donne sens et vie à une œuvre nouvelle s’inscrivant en même temps dans une longue tradition codifiée.

www.michelpetrossian.com

(Crédit photo Chritophe Abramowitz)

2 commentaires

  1. ZOBERMAN a dit :

    Jouer Beethoven et Schubert au piano, dans un moment très rapproché : non seulement un plaisir absolu mais aussi une vraie totalité.
    La carte et le territoire musicaux ou on peut construire sa propre Weltanschauung(vision du monde).
    La carte donne alors une vision du rapport a l’autre et Schubert nous y aide ; quant à Beethoven et sa structure, il nous fait toucher du doigt la construction solide de notre monde.
    Si j’osais je dirais que Beethoven est la loi commune alors que Schubert serait un peu la relation à l’autre. Évidemment tout ceci est très schématique et lorsque je joue ces deux compositeurs d’autres évidences viennent sous les doigts!

  2. Weiss a dit :

    Rien de plus émouvant dans son dénuement que le Schubert de la Messe allemande. Face a tant de sommets de la musique sacrée – oeuvres parfois de musiciens agnostiques – elle me semble être la parfaite illustration de ce que l’on nomme la foi du charbonnier.

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