Au fil des sillons

BIZET SANS PAROLES, NATHANAËL GOUIN

Voici un nouveau disque consacré à Georges Bizet. Non, pas Carmen.  L’Arlésienne, Les Pêcheurs de perles? – Ah, il y a un peu de ça… Quel opéra alors? – Pas d’opéra, que du piano! Du Bizet sans diva, du Bizet sans paroles! Oui, ça existe et c’est diablement beau à écouter, sous les doigts de Nathanaël Gouin. 

 

Des ors du Rhin, aux perles de Venise…

Après son « Liszt Macabre » qui nous avait fortement impressionnés et séduits, Nathanaël Gouin propose une nouvelle monographie discographique au charme irrésistible, mais sur un tout autre registre. C’est Bizet que ce musicien, élevé sous l’aile d’un papa chanteur lyrique, a choisi pour son deuxième album solo, mais le Bizet pianiste. Car avant d’être compositeur d’opéras, de l’opéra le plus fameux au monde, Bizet était un virtuose du clavier, admiré par Liszt et ami de Camille Saint-Saëns. Nathanaël Gouin présente ici une sélection de pièces représentatives de son œuvre pianistique, formant un programme admirablement composé: des pièces de la plume du compositeur, d’autres transcrites, et pour finir le flamboyant concerto n°2 de Camille Saint-Saëns, dans la redoutable transcription pour piano seul que Bizet avait réalisée, très peu de temps après l’achèvement de l’original par son auteur. Avec Les Chants du Rhin (1865), le musicien nous introduit dans les paysages radieux de six pièces inspirées des stances de l’écrivain-poète Joseph Méry, sous-titrées « Lieder sans paroles ». Cette référence explicite à Mendelssohn, de vagues accents schumanniens, la fascination qu’exerce l’Allemagne au XIXème siècle et son idéal romantique, tout cela concourt à les imprégner d’un germanisme au parfum français très particulier. Nathanaël Gouin transforme la joliesse de cette musique de salon, reflet de son époque, en une irradiante évocation poétique, chantant leur belle humeur, leur lumière, leur atmosphère, sans être descriptif ni même narratif, faisant de ces pierres fines des bijoux. On y entend la fraicheur d’une Aurore, la joie optimiste d’un Départ sur le fleuve, le bercement des Rêves, une Bohémienne, esquisse de la future Carmen, qui danse sur une mazurka à la Chopin…

Les Variations chromatiques (1868) sont d’une autre veine. Ici Bizet expérimente, ose l’originalité. L’œuvre relève de l’exercice de style plus que d’un acte novateur dans l’écriture musicale. Cette curiosité, à laquelle Glen Gould s’intéressa, ne manque pas de captiver l’oreille. Bâties sur un matériau thématique des plus rudimentaires, formé d’une gamme chromatique ascendante puis descendante à l’intrigante roideur, quatorze variations s’aventurent prenant des tours inattendus. Ainsi la septième, entièrement faite de trémolos, dissonante, étrange, joue à faire peur, suivie d’une huitième rassurante et au charme suave. Dans cette histoire sans paroles mais à dormir debout que peuvent raconter ces variations, Nathanaël Gouin n’a pas son pareil pour nous embobiner, nous prendre dans leurs filets, tour à tour nous faire frémir et se faire enjôleur. Quel musicien!

L’autre pan de ce disque est consacré à la transcription, cet art consommé sans modération au XIXème siècle, dont Rachmaninov a perpétré la tradition. Nathanaël Gouin a judicieusement enchâssé dans ce programme celle réalisée par le compositeur et pianiste russe, sur le Menuet de l’Arlésienne, qu’il fait danser avec chic et souplesse. Bizet lui-même s’adonnait à cet art, notamment pour subvenir à ses besoins, comptant au terme de sa courte vie plus d’une centaine de transcriptions. En parfait homme-orchestre, le pianiste livre une interprétation à couper le souffle de celle du Concerto n°2 opus 22 de Saint-Saëns, lui donnant une dimension symphonique. Après une introduction à la Bach que l’on croirait sortie d’un grand orgue tant le son est vaste et le ton en impose, c’est au chant qu’il fait la part belle, sous un toucher soyeux et voluptueux, dans l’andante sostenuto du premier mouvement. L’allegro scherzando est piquant de caractère et de vie: ici le jeu se perle, les doigts se font effervescents dans les grappes de notes échangées aux deux mains. Le Presto (finale) virevolte, tourbillonne, bondit, d’une virtuosité folle et exaltante, sans jamais toucher terre. La symphonie, ici, se transforme même parfois en scènes d’opéra…Quel bouquet final!

Notre coup de cœur va à une perle, ou plutôt à des perles, nichées modestement au creux du programme. Une transcription de la Romance de Nadir, extraite de l’opéra Les pêcheurs de perles. Non pas la réduction faite par Bizet, sous le titre « Venise, Romance sans paroles pour piano ». mais une paraphrase magnifiquement écrite par Nathanaël Gouin, qui habille richement sa langoureuse mélodie de somptueux arpèges, et en révèle l’harmonie contenue. Les traits d’une incroyable liquidité ondoient inlassablement des profondeurs à la surface miroitante, celle des eaux de la lagune et de leur flux qui se renforce sous la rame et le chant chaudement timbré du gondolier, aux voluptueuses suspensions. Car c’est une barcarolle que l’on entend. Ce n’est pas Ceylan, mais bien Venise, porte de l’Orient, qui nous offre ses songes, son ailleurs, sa beauté, dans les sonorités de rêve de Nathanaël Gouin. Plus qu’une cerise sur le gâteau, cette pièce est la signature de ce musicien accompli qui transforme en or tout ce qu’il touche, apposée sur un disque qui non seulement vient mettre sur le devant de la scène un répertoire injustement boudé que l’on pensait démodé, mais qui surtout fait désormais office de référence.

Jany Campello

 

À écouter: Bizet sans Paroles, Chants du Rhin, Venise (Romance de Nadir), Variations chromatiques, Menuet de l’Arlésienne, Transcription du Concerto n°2 de Saint-Saëns, Nathanaël Gouin, piano, 1 CD, label Mirare 2020.

crédit photo: Anne-Lou Buzot

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