Au fil des sillons

CÉLIMÈNE DAUDET CÉLÈBRE LA MESSE NOIRE

Célimène Daudet nous avait enchantés avec Debussy et Messiaen, dans son précédent disque. Voici à présent qu’elle nous envoûte avec un nouveau duo de compositeurs, Liszt et Scriabine, dans la magie de leurs derniers opus. Messe noire, tel est le titre de son nouvel album, publié par le label NoMadMusic, tout comme le sous-titre de la fameuse neuvième sonate du compositeur russe, clé de voûte de son programme. Douée comme pas deux pour créer des atmosphères, la pianiste nous en livre ses forces occultes et ses étranges lumières…

Messe  noire: la lumière née des ténèbres

Regard pénétrant, sourire magnétique, et deux mains qui semblent dompter l’énergie d’un feu surnaturel…Deux mains qui, aidées d’une imagination puissante, essentielle pour entrer dans l’univers intérieur de ces pièces erratiques, à la matière raréfiée ou au contraire par endroits foisonnante, sont capables par on ne sait quelle sorcellerie de sortir du chaudron du piano et de ses cordes entrées en fusion, des timbres inexplorés, des sonorités de glace et de feu et, de l’eau noire de son ventre obscur, éclairs et étincelles. Célimène Daudet a été heureusement inspirée en associant ces deux compositeurs, au demeurant à mille lieues l’un de l’autre, dans leurs œuvres ultimes, leurs univers mystiques. Que d’intelligence et de sensibilité dans le fil de ce programme alternant le plus naturellement du monde les pièces de l’un et de l’autre, presque en fondu-enchaîné, comme si cela allait de soi! Cette évidence que ni vous ni moi n’aurions pu imaginer, Célimène Daudet la révèle, et nous conduit aux confins de leur mystère. 

Au soir de leurs vies, Liszt et Scriabine s’aventurent, chacun à leur manière, en terra incognita, vers des extrêmes qui les poussent l’un et l’autre à dépasser le cadre du langage tonal, dans un chromatisme exacerbé jusqu’à sa propre désintégration. Abandonnant toute incarnation dans leur musique, ils ouvrent les portes d’un monde d’au-delà. La pianiste nous donne à vivre cette expérience métaphysique dans toutes ses dimensions. Pour commencer, elle nous plonge dans les eaux stagnantes et sombres de la Lugubre Gondole n°2 de Liszt, qui donne le ton une bonne fois pour toutes: de leurs profondeurs inquiétantes, de ses tréfonds insondables, elle détache un ineffable rai de lumière, d’une troublante douceur, dont elle baigne la phrase à découvert, cette phrase qui finit par se replier et se désagréger dans un silence glaçant. Cette opacité souterraine, nous la retrouvons davantage un peu plus loin, dans la funèbre Notte de Liszt, épaisse, sourde à toute espérance, celle bien vaine esquissée en notes de cristal – souvenir volatile d’une mélodie hongroise – au cœur de l’œuvre. Mais avant, l’enchaînement des deux Poèmes opus 71 de Scriabine et de Nuages Gris de Liszt fait apparaître des correspondances insoupçonnées. Célimène Daudet en relevant d’un éclat étrange l’univers insaisissable du premier poème, et le rêve indéfinissable du second, faisant doucement vaciller leurs éclairages dans la vibration des trilles, souligne la fragilité qui émane de ces pages. Dans Nuages Gris, qui flotte dans les mêmes éthers, c’est l’impalpable, l’énigmatique qui domine, jusqu’à l’ultime dispersion dans l’aigu. La pianiste sent tout cela, suivant un instinct, une inspiration justes. 

Vient la Messe Noire: son jeu se fait encore plus dense, plus intense, plus brûlant! Nous voici dans l’univers clos du rêve, de ses illusions en constante métamorphose, de sa fantasmagorie: la pianiste nous entretient dans une dualité entre « obscurité terrifiante, diabolique, et éblouissante extase », jouant de cette perfide sensualité au pouvoir ensorcelant, provoquant à la fois l’irrésistible attirance et l’effroi, jusqu’à déchaîner des forces occultes dans une transe démoniaque, au climax de la pièce. L’apaisante clarté qui suit l’angoissant bouillonnement de Schlaflos! de Liszt introduit le Poème-nocturne opus 61 de Scriabine, aux élans tout en délicatesse: elle y montre une façon subtile de mettre en résonance les notes entre elles, et un art consommé de la suspension et de la respiration, qu’on lui avait déjà reconnu. Les Cinq Préludes opus 74 de Scriabine, ses toutes dernières lignes, creusent les questionnements dans leur déconcertante brièveté. Là plus qu’ailleurs, dans ces pièces qui ne sont pas des miniatures, mais des sceaux, il faut trouver la densité, habiter les silences et leurs replis épars, en toucher le fond, et Célimène Daudet y parvient de façon très convaincante. Quant à sa Bagatelle sans tonalité (Liszt), elle est étincelante, virevoltante et diaboliquement séduisante! Un tel programme ne pouvait se conclure qu’avec Vers la Flamme, son point culminant, dans son incandescente et vertigineuse vibration, le piano devenu brasier entre les mains de la pianiste-magicienne.

Jany Campello

 

À écouter:

MESSE NOIRE, par Célimène Daudet, label NoMadMusic, 2019. Franz Liszt: Lugubre Gondola n°2, Nuages Gris, Schlaflos! Frage und Antwort, La Notte, Bagatelle sans tonalité. Alexander Scirabine: deux Poèmes opus 71, Sonate n°9 « Messe Noire » opus 68, Poème-nocturne opus 61, Cinq Préludes opus 74, Vers la Flamme opus 72. 

https://www.celimene-daudet.com

(Crédit photo Aurélien Héraud & NoMadMusic)

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