Chroniques

ELEKTRA DE RICHARD STRAUSS AU THÉÂTRE DU CAPITOLE

Opéra de la démesure et de l’extrême, Elektra de Richard Strauss occupe la scène du théâtre du Capitole de Toulouse jusqu’au 4 juillet prochain, date de sa dernière représentation. Mis en scène par Michel Fau, doté d’une réalisation musicale d’un niveau exceptionnel, l’insoutenable et paroxystique drame, dont la première a eu lieu ce 25 juin, ne laisse pas indemne. 

 

Elektrochoc au Capitole de Toulouse

Une énorme et blême statue gît en travers du proscenium maculé de sang. Arraché de ses pieds, c’est le corps inerte et livide du roi Agamemnon, la tête transpercée de dards, le visage mangé par ses yeux grand ouverts emplis d’effroi et de sidération… À proximité la terre éventrée, des blocs de pierre brisés autour d’une cavité aveugle où se terre Elektra. Les murs du palais? Une toile peinte à la façon expressionniste, translucide, où l’on discerne dans leur enchevêtrement des corps sanguinolents, un carnage de chairs outragées parfois à peine reconnaissables. Derrière cette toile on perçoit l’orchestre, qui n’est pas dans la fosse, impropre à contenir près de 120 musiciens, mais qui occupe la majeure partie de la scène, participant directement tel un personnage, ou plutôt un chœur antique, au déroulement dramatique. Ce décor créé par Phil Meyer, éclairé par Joël Fabing, virera plusieurs fois de teinte au fil de l’action, comme subitement à ce vert létal, complémentaire du rouge, au moment où Elektra affrontant sa mère tente de la terrasser verbalement. Les innombrables taches de sang, l’exigüité de la scène réduite par l’occupation de l’orchestre et cet envahissant corps-statue excluant toute possibilité de fuite, entravant les mouvements des chanteurs, la sensation d’enfermement qui en résulte : voici donc les volontés du librettiste Hugo von Hofmannsthal pleinement satisfaites !

Le tableau brossé, la mise en scène de Michel Fau semble s’inspirer des images de celles de la création de 1909, mais dans une relecture borderline et colorée à laquelle se joint le créateur des costumes, Christian Lacroix. Il s’en faut de peu pour qu’elle bascule dans le grotesque, sans que cela ne se produise réellement…La danse initiale d’Elektra (Ricarda Merbeth) cause quelque inquiétude dans ce sens : dans sa robe aux sur-épaisseurs de dentelle d’un ivoire fané, le regard fortement cerné de noir perçant sa face blanche, telle une poupée d’autrefois, elle se met à danser gauchement et avec une caricaturale lourdeur au point que cela frise le décalé. Les costumes au fort marquage symbolique participent de l’imposante présence scénique des artistes lyriques dont la gestique pour certains empruntée passe finalement au second plan. Ainsi la douce Chrysothémis (Johanna Rusanen) semble sortie d’un tableau de Botticelli, dans sa robe d’un bleu virginal, couverte d’un voile brodé d’or d’une fine transparence, tandis que Clytemnestre (Violeta Urmana) vêtue d’un ample domino arbore en femme fatale plutôt qu’en verseuse de sang un rouge flamboyant des pieds à la chevelure, rivière et manchette de strass remplaçant les multiples sautoirs d’origine. Voici donc la triade féminine de choc choisie par Christophe Ghristi, dont chaque voix dispute aux autres la puissance et l’amplitude requises pour ces rôles. 

Johanna Rusanen que l’on découvre dans sa prise de rôle, donne une belle dimension au personnage de Chrysothémis : les extrêmes vocaux parfaitement maîtrisés, son timbre s’éclaircit lorsqu’elle exprime ses espoirs, ses désirs simples, sa voix devient perçante lorsqu’elle est en proie à l’effarement. Quels moments saisissants lorsqu’elle arrive, spectrale, pour annoncer la mort d’Oreste, et lorsqu’après le double meurtre et la stridence sonore de l’orchestre elle surgit dans la lumière aveuglante telle une apparition, et chante « Voyez la lumière qui émane de moi », lorsqu’elle prononce « je porte le fardeau du bonheur », et enfin lorsque désespérée elle clame par deux fois « Oreste » ! 

La Clytemnestre campée par Violeta Urmana est l’incarnation criante de vérité de la femme dans sa toute puissance, de la mère indétrônable, qui tente de renouer le lien maternel avec sa fille dans une approche teintée d’ambiguité, tout en lui signifiant sans ménagement sa place. Sa voix souple se plie à toutes les facettes expressives de son rôle : ses graves impressionnent tout autant que son rire sardonique. Tout sonne juste dans son personnage, des inflexions du chant à la théâtralité de son jeu scénique, en parfaite concordance. Sûre d’elle, imbue d’elle-même, elle n’en écoute pas moins sa confidente-surveillante dont l’interprétation par la soprano Sarah Kuffner, remarquable dans sa très graphique tenue violette, est à retenir ! 

Le rôle titre incombe à la soprano Ricarda Merbeth, ex-Chrysothémis remarquée dans d’antérieures productions. Si l’émotion a semblé un peu étreindre la voix dans les premières minutes de l’opéra, le doute est rapidement levé sur les capacités vocales de la chanteuse, dont elle reprend pleine possession, ainsi que de son personnage. Quelle vaillance et quelle solidité, quelle facilité à passer abruptement d’un registre à son opposé, de la puissance à la tendre expressivité lorsqu’elle reconnait Oreste, ou lorsque le cœur serré de douleur, elle appelle « Agamemnon » ! Son Elektra est intraitable, déterminée, cynique, inébranlable, plus qu’intérieurement déchirée…rien ne lui fait peur. Elle s’interpose tel un roc face aux desseins de sa mère, roc qui se brisera dans l’ultime et dérisoire danse, ayant exclu de son existence toute autre volonté que celle vengeresse enfin exaucée. 

Matthias Goerne en Oreste incarne le personnage masculin, épicentre vivant du drame, (l’ « autre » épicentre, dont il est le double, étant l’omniprésent quoique défunt et muet Agamemnon), par lequel le destin sera accompli. Économe de mouvements, sa stature, sa tenue et sa présence vocale suffisent à la caractérisation du rôle. Ne s’autorisant aucune effusion, sa voix ne se dépare pas d’une noirceur plombée. D’un calme imperturbable, concentré, il agit, il commet, ne cédant pas à l’hystérie collective, dont le groupe de servantes agitées et bavardes, fausses pleureuses de noir vêtues, propage le chaos. 

Le ténor Frank van Aken est un Égisthe de haute tenue. Sa courte apparition sur scène n’en est pas moins remarquée : vocalement parfait pour le rôle, il montre en définitive la seule personne humainement acceptable de l’histoire, périssant sous nos yeux dans une attitude digne. Valentin Thill (le jeune serviteur), Thierry Vincent et Barnaby Rea (le vieux serviteur et le précepteur) tiennent quant à eux leurs rôles de façon irréprochable. 

 

Mais le personnage primordial de cet opéra est ce soir-là sans conteste l’Orchestre du Capitole de Toulouse, dirigé par Frank Beermann. Dès les premières secondes, le chef installe un climat lourd, insuffle une présence expressive, prenant le temps de former le son dans ses plus fines inflexions, ses textures et ses couleurs, faisant respirer amplement l’homogène masse orchestrale à laquelle il donne une densité telle qu’il semble charrier de ses bras un fleuve de lave brûlante et sombre. L’orchestre ainsi porté apparaît à l’apogée de son rayonnement, partageant la scène avec les chanteurs que jamais il n’étouffe, même dans ces passages les plus intenses où son niveau sonore se fait extrême, grandiose et effrayant à la fois. Lorsqu’un peu avant la fin, le voile qui le sépare des chanteurs se lève comme un brouillard, lorsque nous le découvrons dans sa magnificence, rayonnant de ses cuivres et vibrant de ses cordes, une émotion inattendue nous traverse. Nous voyons alors celui qui nous a fait à ce point frémir et chavirer ! Quelle grande soirée !

Jany Campello

ELEKTRA, tragédie en un acte de Richard Strauss (1864-1949), sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Représentations les 25, 27, 29 juin, et 2 et 4 juillet 2021 au Théâtre du Capitole de Toulouse

Frank Beermann Direction musicale
Michel Fau Mise en scène
Hernán Peñuela Scénographie
Phil Meyer Sculpture et peinture
Christian Lacroix Costumes
Joel Fabing Lumières

DISTRIBUTION

Ricarda Merbeth Elektra
Johanna Rusanen Chrysothémis
Violeta Urmana Clytemnestre
Matthias Goerne Oreste
Frank Van Aken Egisthe
Sarah Kuffner La Confidente, La Surveillante
Svetlana Lifar Première Servante
Grace Durham Deuxième Servante
Yael Raanan-Vandor Troisième Servante, La Porteuse de Traîne
Axelle Fanyo Quatrième Servante
Marie-Laure Garnier Cinquième Servante
Valentin Thill Un Jeune Serviteur
Thierry Vincent Un Vieux Serviteur
Barnaby Rea Le Précepteur d’Oreste

6 servantes

Zena Baker, Mireille Bertrand Voix 1
Catherine Alcoverro, Judith Paimblanc Voix 2
Biljana Kovac, Stéphanie Barreau Voix 3

(crédit photos © Mirco Magliocca)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.