Portraits, Rencontres

EN PARTANCE POUR LES ÎLES AVEC BENOÎT MENUT

 

Le compositeur Benoît Menut, Grand Prix Sacem de la musique symphonique en 2016, collectionne les récompenses, dont deux prix pour son opéra Fando et Lis, créé en 2018. La quarantaine à peine dépassée, il a déjà enrichi son catalogue de plus de 120 opus. Parmi ses pièces les plus récentes, Stèles pour quatuor avec piano, d’après des poèmes de Victor Ségalen, côtoie dans le CD Bretagne(s) paru en début d’année, des œuvres de Jean Cras et Joseph-Guy Ropartz. Comme ces deux compositeurs, et comme Ségalen, Benoît Menut est breton, et même brestois. Il est d’ailleurs co-auteur avec Mathieu Ferey d’une biographie de Ropartz. La terre et la mer bretonnes, mais aussi les mots inspirent sa musique. Dans cette année très particulière, arrive à point nommé son premier disque monographique, Les Îles, sous le label Harmonia Mundi. Nous avons sonné à sa porte un matin de juillet, les croissants nous attendaient, le plaisir de sa rencontre, et ces échanges merveilleux à propos des Îles, de sa Bretagne natale, de la poésie et de la musique…

Benoît Menut, quelle place tiennent vos racines dans votre vie de musicien? 

Une place très importante! Non point que je veuille les mettre en avant, mais elles participent de ce que j’aime partager, et j’en suis fier. Elles sont une source d’inspiration très forte. Je suis d’une région qui respire la poésie et les légendes: c’est la pointe ouest devant Ouessant, la mer d’Iroise qui m’a tellement inspiré pour le disque Les Îles. Mes références ce sont tous les poètes de ce coin-là, Victor Ségalen, qui a failli faire un opéra avec Debussy, l’immense poète Xavier Grall et d’autre plus anciens comme Charles Guérin, Anatole Le Braz. Ce sont aussi ses musiciens: Joseph-Guy Ropartz, Jean Cras, Paul Le Flem. J’ai rencontré Paul le Flem quand j’étais tout petit, à l’âge de quatre ans, lui en avait plus de cent!

Dans Les Îles il y a la terre, la mer, deux lieux indissociables?

Oui, Ar mor, Ar douar! Et la ligne de partage des eaux entre les deux qu’on appelle la côte, la grève aussi. Chez moi on va à la grève, c’est un lieu primordial. On y vit, on va y marcher, on va même s’y nourrir, s’y rencontrer… Dans le clip réalisé avec Harmonia Mundi, on voit l’Aber-Wrac’h, la pointe ouest, on voit cette terre qui se délite petit à petit pour aller vers l’océan. 

Des images à rêver en effet, comme ce titre « Les Îles », ce mot qui en lui-même chante, fait voyager. Dans ce mot, j’ai aussi entendu « les ailes »…

Ce sont celles de notre oiseau Didariel, un grand oiseau en marbre blanc. Quand je l’ai vu, J’ai été fasciné par la courbe de ses ailes. Joaquim Dariel, fils de son sculpteur, m’a montré des images de cet oiseau qu’il a fait voler sous l’eau, dans un lagon, entouré par les requins. C’est en voyant ces images que la pièce pour piano est venue. C’est très rare pour moi qui suis d’ordinaire inspiré par les mots. Les Îles est un duo pour violon et violoncelle écrit il y a onze ans, une des rares pièces anciennes qui ait trouvé sa place dans l’album. L’autre pièce est Canto per Matteo, un morceau court pour violon, qui n’avait jamais été joué auparavant, et qui s’y trouve comme une sorte de transition. Les Îles c’est aussi un très beau livre de Jean Grenier, c’est également dans ma mémoire « une île entre le ciel et l’eau »…Beaucoup de choses nous ramènent aux îles. J’ai pensé d’abord aux îles de chez moi. Il y en a partout, et il y a les phares aussi, le phare de l’Île Vierge, le plus haut phare en pierre du monde. Un peu plus loin il y a Molène, Ouessant…

Ouessant qui a donné un titre à l’une de vos pièces, ainsi que Belle-Île…

Chaque année je suis allé à Belle-Île en mer, au festival Plage musicale en Bangor dirigé par le violoncelliste Christophe Beau. Un jour il m’a demandé d’écrire ce duo. J’ai donc associé cette île du Morbihan et une île du Finistère. J’ai choisi Ouessant parce qu’il n’y a pas d’arbre tant il y a du vent, parce qu’on dirait que le granit a été jeté dans l’eau comme des dés par une force divine, parce qu’à Ouessant ça ne plaisante pas! 

 

« au bout du voyage, plus rien ne sera pareil… »

Il y a dans votre album cette splendide unité et aussi ces contrastes, comme dans ce duo où la douceur et la lumière de Belle-Île s’oppose à la dureté géologique d’Ouessant. Mais revenons à cette idée du voyage: la pièce Canto per Matteo ne représente-t-elle pas l’éternel retour, dans son évocation du mouvement de la vague? Le voyage est-il un aller-retour? 

Oui, tout à fait, mais le retour est-il réel? J’ai lu et relu Ulysse: quand Ulysse revient personne ne le reconnait, pas même sa femme. Un seul être le reconnait: son chien. Il y a quelque chose d’organique dans cette reconnaissance. Le chien reconnait son odeur, son aura peut-être. Que fait Ulysse? Il repart. Il ne peut pas rester. Dans le Syllogisme final, la dernière pièce, « j’assume ma noyade…je m’offre à l’océan »: cela veut dire qu’au bout du voyage, plus rien ne sera pareil.

Cela a-t-il un rapport avec l’oiseau Didariel qui vole sous l’eau? S’agit-il d’un voyage intérieur, un voyage initiatique? 

Il y a de cela. J’ai été impressionné par les images de cet oiseau volant sous l’eau. Dans mon imaginaire, j’ai donc préféré faire ce voyage à dos d’oiseau géant sous l’eau plutôt que dans les airs. La résistance de l’eau a quelque chose pour moi d’infiniment plus poétique que la résistance de l’air, parce qu’elle ralentit les mouvements. Et revenir à l’eau c’est aussi beaucoup de symboles… « ma noyade assumée », « je m’offre à l’océan »: c’est revenir au ventre maternel, mais ce n’est pas mourrir!

 

Ce voyage passe par toutes ces pièces courtes qui composent votre album. Attardons-nous sur les seize Quanta. Ce sont des pièces vocales, très concises qui ressemblent à des Haïku japonais. Y a-t-il une difficulté particulière à écrire de la musique sur des poèmes aussi courts? 

Dominique Lambert n’aime pas trop que l’on parle d’haïku pour ces poèmes! Ils sont de petit format, disons que ce sont des miniatures qui forment comme un collier de perles. Les Quanta ont été édités aux éditions de l’Île Bleue au même moment que le disque. Ce livre est une merveille! Grâce à l’aide de son auteur Dominique Lambert, nous avons choisi seize Quanta parmi tous ceux écrits, et nous avons déterminé un ordre cohérent. Il a fallu en laisser de nombreux de côté, notamment un qui évoquait pour moi le cri de la mouette : « mon rire est l’ébranlement de mon corps… », mais qui ne trouvait pas sa place dans la succession. Je n’en ai pas fini avec les Quanta! En octobre j’écrirai une autre suite, pour chœur d’enfants, piano et deux violoncelles, avec ceux qui me paraissent proches du monde de l’enfance. 

Dans ces quanta, la façon dont sonnent les mots est vraiment importante. Prenons ces deux-là: le troisième « Îles, hosties de la déesse », et le cinquième « Sons siliceux ». Îles commence par un chant a capella sur un mélisme qui fait penser à la musique très ancienne ou traditionnelle, tout en volutes, et Sons siliceux est bâti sur une allitération accompagnée par le frottement des cordes. Le rapport à la matière est très frappant dans les Quanta. Cette rêverie qu’elle contient n’est-elle pas en quelque sorte leur marque de fabrique poétique? 

« Le poète a toujours raison qui voit plus loin que l’horizon… » dit la chanson. Je suis au service du poète. Je suis un poète des sons, mais que puis-je être sans les mots du poète? « Sons siliceux du sable et silences salins salières d’océan s’étirant… » Que faire d’autre que prendre le piano à ce moment-là, et frotter les cordes avec l’ongle, dans sa caisse de résonance, pour avoir comme un son de harpe aux cordes métalliques sur un trémolo des cordes sul tasto, c’est-à-dire sur la touche, donnant un son éthéré, qui se mélange aux sons sul ponticello, donc près du chevalet? Ce qui revient à retirer de la matière, à diluer la couleur, comme par exemple un jaune qui serait ainsi de moins en moins jaune, dont il ne resterait que le souvenir. En travaillant cette matière sonore, on obtient une base comme en cuisine, sur laquelle la chanteuse peut laisser parler les « s ». Quant à l’autre, Îles, hosties de la déesse…comme c’est magnifique!

La déesse c’est la mer, et hosties se sont les îles, ces rochers parsemés sur la mer, n’est-ce pas? 

Oui, en tout cas pour moi. Les hosties ce sont aussi les offrandes, ce qui nous est offert…Maya chante une mélopée qui tout compte fait aurait pu être une mélopée de vieille grand-mère bretonne! Ensuite le piano entre. Je voulais quelque chose sur la fragilité du souffle, sur le bord de la pulpe du doigt…Je suis au fond un compositeur lyrique, je suis un néo-romantique. Pour moi, si on doit chanter l’amour, on doit le faire à genoux avec une fleur, si on doit mourir, il faut le faire vraiment. Je n’aime ni le tiède, ni le gris! 

J’aimerais évoquer ce quantum qui s’appelle « Marée basse ». On trouve à l’écoute du disque cette horizontalité des choses, entre la mer et la terre, avec ce symbole de la marée, de la vague qui avance et qui recule. Il y a d’autre part une forme de verticalité, et curieusement on la trouve dans cette pièce-là. La voix, le chant s’élèvent très haut dans l’aigu, depuis quelque chose de complètement étal. Cela donne le sentiment d’une complétude. Est-ce conscient? 

Là où j’ai grandi, nous sommes régis par les cycles des marées. Il y a six heures où la mer monte, puis quinze minute d’étal, ce moment où la mer ne descend ni ne monte. C’est le moment où l’on pêche le mieux! Puis c’est marée descendante. Les marées ne sont donc jamais aux mêmes heures avec un décalage pouvant aller jusqu’à une heure par jour. Les marées elles-même sont inégales, entre celles quasi inexistantes et les grandes marées à fort coefficient. Découle de ce cycle lunaire une temporalité inscrite en moi, qui se retrouve probablement dans ma musique, sans que j’en sois vraiment conscient. Maya qui chante ce quantum est une récitante. Sa voix célèbre. Dans les Quanta, il y a trois moments où le poète se met en scène: dans le premier, il est avec son crayon dans les dunes: « je me tiens observateur, rieur, au creux des dunes », puis il commente: l’ode à la nature, à la beauté, est alors contée par la voix de Maya. Comme Maya en est la célébrante, les musiciens qui l’accompagnent en sont le chœur vibrant. Cette pièce est en ce sens une pièce sacrée. 

« j’écris à l’encre, au fil de la plume…l’encre parce qu’on pense et on entend avant d’écrire »

Nous entendons le son du crayon sur le papier dans le huitième quanta, mais pas les coups de gomme! Comment s’est déroulé le temps de la composition? 

Toutes ces pièces, hormis le Duo Les Îles et le Canto per Matteo ont été composées en cinq semaines entre juillet et mi-août 2019. J’ai décidé de faire confiance au jaillissement, et au métier que j’ai reçu de mes maîtres. C’est pourquoi le temps d’écriture réel n’a pas excédé deux semaines. La musique est venue dans ce jaillissement. Il n’y a pas eu de coups de gomme: j’écris à l’encre, au fil de la plume. Encore une leçon de mes maîtres: l’encre parce qu’on pense et on entend avant d’écrire. L’écriture est la résultante. J’écris au fil de la rêverie, mais avec un plan dans la tête, là depuis longtemps. 

Nous partons à l’autre bout de l’océan rejoindre Aimé Césaire avec tout d’abord ses poèmes « Qui donc, qui donc… » et « Paroles d’îles » , deux pièces contrastées elles-aussi…

Aimé Césaire chante son peuple mais aussi sa nature, non seulement sa nature d’homme, mais aussi la nature qui l’entoure, et il s’inclut dans cette nature. C’est ce qui m’a fasciné. J’aime ce poète passionnément et je le considère comme majeur. Au lycée, j’ai eu la chance d’avoir reçu l’enseignement de son œuvre d’un professeur remarquable et courageux, à une époque où il était politiquement très incorrect! Pourtant Césaire est merveilleusement français. La France doit être fière d’avoir un poète aussi extraordinaire, qui vienne de ces îles, qui s’exprime dans un français si magnifique, et qui chante non pas la France hexagonale, mais ses îles à lui et les conditions des hommes là-bas. Cela m’a bouleversé. J’ai pensé alors au duo « Caraïbes » où je me sers du bèlè, une danse caribéenne. J’ai été influencé par l’esprit d’une mélodie d’un chanteur de là-bas que j’aime beaucoup, et j’ai lu et relu tout Césaire! Maya un jour m’avait parlé de ses castagnettes…je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu que Maya chante un des deux poèmes avec ses castagnettes! Ça peut sembler incongru, décalé, mais je n’ai pas voulu reproduire des percussions caribéennes. Les castagnettes se sont imposées! 

Parlez-nous justement de vos interprètes: Maya Villanueva, les musiciens de l’ensemble Syntonia et Emmanuelle Bertrand…

Nous avons une collaboration de longue date l’ensemble Syntonia et moi, Patrick Langot en particulier. Il partage la scène et sa vie avec Maya Villanueva qui a incarné Lis dans mon opéra. Patrick et moi nous nous connaissons depuis l’enfance, puisque nos parents étaient professeurs dans le même conservatoire, celui de Brest où nous avons grandi et fait nos études musicales ensemble. Les Îles m’ont donné l’opportunité de travailler avec la violoncelliste Emmanuelle Bertrand, une artiste extraordinaire. C’est la première fois que je rencontre une personne de cette famille de vibration humaine, nouvelle pour moi. Elle a réussi à m’ouvrir sur certaines champs de sensibilité, et sur un certain rapport à l’écriture. Pour elle, j’ai pu écrire Iroise, en deux parties, la Mer et la Terre, qu’elle a interprété de façon exceptionnelle, tout comme elle a su se fondre avec Patrick Langot dans le duo Caraïbes pour deux violoncelles. 

Quels sont vos projets et les évènements pour les mois à venir?

Le 29 août, au château de Montaigne à St-Michel de Montaigne, la pianiste Aline Piboule jouera ma quatrième étude intitulée L’argonaute, ainsi que d’autres chapitres musicaux sur les paroles de Boutès l’argonaute, dites par Pascal Quignard. Je compose aussi actuellement pour 3 à 4 musiciens de l’Orchestre de Bretagne et une chanteuse-comédienne, la musique de contes tout public qui donneront lieu à des représentations à Rennes cet été. Le trio Karénine interprètera dans les mois qui viennent le Trio d’Olivier Greif, et créera mon nouveau trio écrit à sa mémoire, alors que nous commémorons les 20 ans de sa disparition. Et enfin, un évènement qui me réjouit particulièrement, le programme complet des Îles sera donné à la Scala à Paris le 12 octobre prochain, dans le cadre de la troisième édition du festival Aux armes, contemporains! Nous aurons l’honneur, les musiciens et moi-même, de clôturer ce festival!  

Propos recueillis par Jany Campello le 3 juillet 2020 à Paris. 

(Crédits photos Florence Grimmeisen & Bernard Martinez)

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