Au fil des sillons

EN PIÈCES DE MARC MONNET, PAR FRANÇOIS-FRÉDÉRIC GUY

Il n’y a pas que Beethoven dans la vie musicale du pianiste François-Frédéric Guy, il y a aussi Marc Monnet. Du plus anticonformiste compositeur français d’aujourd’hui, il avait enregistré Imaginary Travel en 2009. Fruit d’une longue complicité artistique, son nouveau disque présente l’intégralité des deux Livres d’En pièces, dont il avait créé le premier qui lui est dédié, au Festival Musica de Strasbourg en 2012. Une interprétation magistrale de ce bouquet de « pièces » remarquablement, et parfois redoutablement écrites pour le piano dont certaines, par leurs caractères extrêmes ne sont pas sans faire penser au dernier Liszt.  

En pièces, captivants éclats d’un extrême à l’autre

Marc Monnet © Olivier Roller

Succession de pièces, ou taillé en pièces? Se demande le pianiste. Ou peut-être encore en pièces de théâtre?… Le titre par lui-même interroge et dénote de l’esprit teinté d’humour et de provocation du compositeur. L’œuvre se divise en deux recueils, le premier datant de 2006, le second réunissant des pièces dont la composition s’échelonne entre 2010 et 2015. Marc Monnet y excelle dans l’art de la miniature, chacune portant un titre évocateur, les plus brèves (d’une minute à à peine plus de quatre) formant le premier livre. Nous voici dans une cosmogonie faite d’une multitude d’éclats (Éclats est d’ailleurs la première pièce), un univers inouï, surprenant, dont nous pénétrons les contrées insoupçonnées en explorateurs, tel Indiana Jones. Nées d’une imagination sans bornes, d’une liberté créatrice que rien n’entrave et d’un esprit de fantaisie, ces pièces frappent par leur audace pianistique, leur variété de caractères, certaines aux antipodes les unes des autres, mais aussi par le concentré de leur écriture, dans la densité (Chant obscur, Extrême) comme dans la raréfaction sonore (Berceuse, Balancement onirique). Cette écriture millimétrée, qui ne se perd pas, qui va au fait, jusqu’au boutiste, leur confère une force expressive hors du commun que le pianiste sait rendre dans toute sa mesure… et sa démesure. Jouant des extrêmes, entre fulgurances et suprêmes lenteurs, cette musique n’est pas sans mise en danger – exaltante – de l’interprète qui s’en sort magistralement, mais aussi de son auditeur qui se voit emporté dans d’impressionnants tumultes (Extrême), ou de profonds abîmes (Jeux d’eau), ou en proie à l’agitation insensée d’Incompréhensible, ou a contrario flottant dans les atmosphères raréfiées de De la résonance, ou perdu dans la très erratique et théâtralisée Pour la mort d’amour. François-Frédéric Guy joue des transparences et des effets d’opacité (impénétrable Chant obscur), oppose la légèreté (désinvolte Comme si de rien n’était) et la pesanteur (L’autre voyage), le rythme et l’absence de rythmicité (En devenir), module les éclairages, les épaisseurs…donnant à chaque pièce une vie propre, telle une invention. Le premier livre rassemble douze pièces aux saveurs variées, dont certaines figuratives ou explicites ne manquent pas d’humour (Glissades, Comme si de rien n’était, Où est-ce?…), ou d’humeur (Mouvement de l’âme, Rythme – éclats…). Le second livre évoque un monde intérieur impalpable, indicible et plutôt sombre, aux confins de ce qui est exprimable, dans une fascinante économie de moyens, du temps étiré et des jeux de cloches de Du mouvement, de la résonance, du silence, à la rêverie dénudée de Balancement onirique ou de l’hypnotique Berceuse. 

Dernière pièce en guise de postlude, Lettre à Albertine (dédiée à la fille de Marc Monnet) composée en 2018, sous sa fausse simplicité, recèle un mystère, tout comme l’ensemble du second livre, derrière ses accords inlassablement répétés et les doux motifs qui s’y superposent comme des accents de candeur. 

François-Frédéric Guy sait rendre ces pièces captivantes, défiant avec brio les embuches innombrables aux détours de leurs pages, révélant parfois insolemment, parfois tendrement leur licence poétique, dans toutes les formes qu’elle se plait à prendre. Il nous livre une musique du temps présent on ne peut mieux servie, puissante et libre, qui en dépit de son audace, apprivoise l’oreille et la sensibilité de l’auditeur dès la première écoute. À découvrir sans attendre le siècle prochain!

Jany Campello

 

En pièces, de Marc Monnet, par François-Frédéric Guy, 1CD, label Odradek Records, 2021. 

En pièces I et II sont éditées aux éditions  Salabert Universal Classical

(crédit photo: Tommaso Tuzj)

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