Chroniques

FESTIVAL BERLIOZ, ÉCLATANT RETOUR À LA VIE

« Le retour à la vie », suite de la Symphonie Fantastique imaginée par son compositeur, est aussi l’intitulé ô combien éloquent de cette nouvelle édition du Festival Berlioz, après la brutale interruption de l’année passée. En dépit des risques et des complications, la programmation ambitieuse de Bruno Messina a tenu ses promesses, offrant du 17 au 30 août des réjouissances musicales dignes du grand Hector. Le 27 août, le gigantesque Requiem dirigé par Valery Gergiev suivait un récital intimiste du baryton Vincent Le Texier. 

 

On doit au courage et à la détermination de Bruno Messina dûment soutenu par le Département de l’Isère, l’envergure et la réussite de cette édition montée dans un contexte incertain qui aurait pu compromettre une part de ses évènements majeurs. Jusqu’au bout le directeur artistique a dû faire preuve de réactivité, d’esprit de décision pour parer à l’adversité, trouver les solutions face aux fluctuations des contraintes liées à la situation sanitaire. Après la brillante édition commémorative de 2019, la Côte-Saint-André, ville natale du compositeur devenue l’épicentre estival de sa musique, se devait d’honorer à nouveau en grand – à la Berlioz – son rendez-vous avec un public venu de partout. S’il rassemble des interprètes d’excellence, le Festival Berlioz n’affiche pas seulement des noms, mais propose une immersion dans un univers pensé, construit, où les concerts se faisant écho se succèdent en une chaîne thématique cohérente. Cette année, il lui fallait célébrer le retour à la vie avec de grandes œuvres, des rêves, des songes et des voyages lointains. Ainsi, par exemple, Les Troyens à Carthage ont été couplés avec un récit-récital sur Boutès l’Argonaute de Pascal Quignard et d’Aline Piboule, les mélodies de Duparc chantées par Emmanuel Cury ont précédé Lélio ou le retour à la vie par le Cercle de l’Harmonie…

la séduction de l’Orient par Vincent Le Texier

À l’Église de la Côte-Saint-André, la voix enjôleuse de Vincent Le Texier a bercé le public de « Rêves d’Orient », accompagné de la pianiste Ancuza Aprodu. L’orientalisme en vogue au début du XIXème siècle a inspiré les peintres (mis à l’honneur actuellement par le Musée Hector Berlioz de la ville, avec l’exposition « Les Orientales de Berlioz ») mais aussi les musiciens. Vincent Le Texier donne vie aux mélodies de Félicien David, Jules Massenet et Camille Saint-Saëns, usant d’une palette de nuances allant de la tendre confidence quasi « parlando » (Tristesse de l’Odalisque de Félicien David) à l’intonation vibrante et puissante (Le Tchibouk, L’Océan de Félicien David). Après l’Égypte pittoresque de Félicien David, dont la pianiste joue avec sensibilité quatre pièces pour piano des Brises d’Orient – loukoums musicaux dont on se délectait autrefois dans les salons bourgeois – le baryton nous fait fondre sous le charme expressif de Venise (Souvenir de Venise, Sérénade de Zanetto…) et de l’Espagne imaginaires de Jules Massenet (quelle ardente et séductrice Nuit d’Espagne !). Le cycle des Mélodies Persanes du globe-trotteur Camille Saint-Saëns est d’une autre mouture, baigné de souvenirs : atmosphères (La splendeur vide), couleurs contrastées (La Solitaire, et Sabre en main), et aussi rêves artificiels (Tournoiement) en exhalent les riches parfums. Pour couronner d’un bis ce savoureux récital, il fallait bien la douceur surannée des Roses d’Ispahan de Gabriel Fauré, dont Vincent Le Texier distille avec délectation et une diction toujours aussi parfaite le poème de Leconte de Lisle.

poignant Requiem de Valery Gergiev

Le soir venu, un public plus nombreux remplit les gradins aménagés et protégés par une structure couverte, devenue permanente, dans la cour du château Louis XI. On y vient écouter la Grande Messe des Morts opus 5 (Requiem) de Berlioz, par le désormais régulier Valery Gergiev à la tête de l’Orchestre et du chœur du Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. Cette œuvre à part dans le corpus du compositeur requiert des moyens colossaux. Créée à Saint-Louis des Invalides, avec plus de 200 musiciens et tout autant de choristes, Berlioz consentait à quelques aménagements pourvu que le résultat soit à la hauteur de sa vision. L’effectif moindre mais conséquent du Mariinsky, la répartition des fanfares au fond, à cour et jardin, le chœur d’environ 70 chanteurs décalé à gauche des cuivres et timbales, se sont avérés la meilleure disposition pour le lieu, produisant notamment le saisissant effet de spatialisation attendu lors du tonitruant Tuba Mirum. Iconoclaste ? L’interprétation du chef russe s’est certes émaillée ponctuellement de quelques libertés, finalement de bon aloi, tout le reste étant parfaitement en place (les tempi en particulier). C’est un grand Requiem que l’on entend ce soir-là, captivant et palpitant d’un bout à l’autre. L’esprit berliozien est bel et bien là. Gergiev va en permanence au cœur de ce que recèle cette œuvre, sa grandeur solennelle et son propos tragique qui touche au plus profond du questionnement intime et de ses méandres. La masse sonore n’est pas ici d’une écrasante monumentalité mais d’une densité qui laisse apparaître toutes les subtilités sonores et expressives, de l’exaltation et la colère (Rex Tremendae) à l’introspection (Quid sum miser). Le geste sûr, la pensée nette, le chef sait où il mène son orchestre et ses chanteurs, et nous tient de l’Introït à l’Agnus Dei, pris dans l’émotion, sans nous lâcher une seconde. Le chœur a capella (Quaerens me) est admirable d’homogénéité. On se laisse submerger par le Lacrymosa, bouleversant, et porter par le recueillement et la douce profondeur des chants de l’Hostias qui semblent provenir d’un monastère russe ! Le Sanctus réserve une apparition : comme enveloppée d’une aura, celle du ténor Alexander Mikhailov dont le timbre céleste et clair signale la soudaine présence côté cour, à l’écart de la masse orchestrale. Effet sensationnel et magnifique ! La prière concentrée et douce de l’Agnus Dei conclut l’ouvrage, les paroles « Lux aeterna luceat eis » s’enfonçant à jamais dans la profondeur des ténèbres, vers la paix éternelle, sous le son voilé des timbales … sublime !

Jany Campello

crédit photos ©Bruno Moussier

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.