Chroniques

FESTIVAL DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, JOURNÉE LISZT – ÉPISODE 1

 

La musique, ainsi soit-elle!

On s’était dit: René Martin ne lâchera pas et le festival aura lieu, d’une façon ou d’une autre! Pari gagné. L’année de ses quarante ans, le Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron devait offrir une grande fête. Mais voilà, le virus a contrarié le projet initial. L’affaire semblait bien compromise, eu égard aux contraintes imposées. En l’état, oui. Une seule solution: déconstruire, reconstruire. René Martin et l’équipe du festival ont relevé les manches, et trouvé les solutions. Les conditions de plein air de « la Roque » ont permis de remonter une programmation. Plus que du piano, un peu de musique de chambre, et des concerts resserrés dans le temps et l’espace: depuis le 1er août, la grande famille des pianistes et leurs partenaires de scène investit le seul parc Florans, jusqu’au 21 août, à raison de trois concerts par jour, pour une exceptionnelle immersion musicale, dans le strict respect des règles sanitaires. Anniversaire reporté, mais esprit de fête sauvegardé!

 

Tanguy de Williencourt sur les cimes musicales de Liszt et Franck. 

Un rythme journalier s’installe: premier concert à 10h00, le suivant à 17h00, à mi-ombre sous les platanes. Un nouveau lieu de circonstances pour le deuxième concert du jour, installé au cœur d’une allée sous la haute ogive de verdure des arbres séculaires. Le piano trône sur une estrade de toute sa largeur, devant un parterre prévu pour 180 personnes. Le 5 août, c’est la journée Liszt. Tanguy de Williencourt est un familier du compositeur hongrois, de ses Années de Pèlerinage, de ses transcriptions des opéras de Wagner magnifiquement enregistrées sous le label Mirare en 2017. Avec la participation active des cigales, il nous emmène dans le cadre bucolique et spirituel de la Suisse, Première Année de pèlerinage. La Chapelle de Guillaume Tell, qui ouvre le cycle, est admirable de noblesse et de grandeur. Sobre et efficace, le jeu du jeune pianiste a pris un ancrage qui donne une force inédite à son interprétation orchestrale de cette pièce. L’expression est juste, jusque dans les valeurs rythmiques, les figures pointées jouées sans mollesse ni pompeuse lourdeur. Après une insouciante Pastorale, voici Au bord d’une source, à la rafraîchissante fluidité: l’aigu du piano s’habille d’une lumière de printemps, sous un toucher vivifiant et finement coloré. Nous retrouvons la dimension orchestrale, mais aussi vocale, dans La Vallée d’Obermann et l’ivresse de ses hauteurs et de ses grands espaces: Tanguy de Williencourt a cette connaissance intime du chant, particulièrement prégnante dans cette pièce, dont il pare tout ce qu’il touche. On y entend du lied, l’incarnation d’un duo, des voix admirablement conduites, timbrées et respirantes. Les Cloches de Genève, dernière pièce du cycle, résonnent en trois dimensions, magnifiées par la sonorisation obligée, qui dosée sans excès, par la multiplicité des hauts-parleurs, donne l’illusion d’emplir un espace clos. Le pianiste baigne ses traits d’une inspiration poétique, leur prête une attention de la première à la dernière note, en déroule les courbes d’un geste sûr et expressif. On est sous le charme d’une telle interprétation, qui accorde si bien vision d’ensemble et détails.

Tanguy de Williencourt a choisi de jouer ensuite Prélude, Choral et Fugue, composés par César Franck une cinquante d’années après le cycle de Liszt. La sobriété de son interprétation allant à l’essence même de l’œuvre, son intériorité si particulière et son caractère mystique, ne cède rien aux superfétatoires effets de manches romantiques que l’on y entend parfois. Il en élève bien au contraire les grandes arches, les harmonies, en architecte des sons. L’artiste nous confie avoir appris ce monument pianistique au cours des trois mois écoulés…Si la fugue est encore un peu verte sur sa fin, l’ensemble promet néanmoins un mûrissement de bonne facture. Retour à la plénitude du chant avec, pour bis, le lied de Schubert Auf dem Wasser zu singen dans la transcription de Liszt, porté par un souffle exalté, avant de ponctuer la fin d’après-midi par la brève Élégie de Wagner, rare bluette écrite pour le piano par le maître de Bayreuth. Un très beau concert, dans une cathédrale de verdure!

Jany Campello

Le Festival se poursuit jusqu’au 21 août. Prochains concerts sur :  http://www.festival-piano.com

crédit photos: Christophe Grémiot

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