Chroniques

FESTIVAL DE SALON DE PROVENCE, L’ART DE LA FUGUE

Le Festival International de musique de chambre de Salon de Provence n’a pas mis genou à terre, en cet été frappé par les conséquences de la pandémie et en dépit du danger toujours latent. Il a maintenu sa programmation aux dates prévues, du 31 juillet au 8 août, obéissant aux restrictions imposées. Ses trois fondateurs, Éric Le Sage, Paul Meyer et Emmanuel Pahud, artistes d’exception, ont partagé la scène comme de coutume avec leurs autres complices musiciens, savourant sans modération le plaisir de leurs retrouvailles, et de celles avec un public las d’une longue privation. Ainsi, pour sa 28ème édition, la cour du château de l’Empéri a à nouveau rassemblé un public venu cette fois masqué et distancié, et l’Abbaye de Sainte-Croix a accueilli seulement cinquante personnes. 

Des bretelles pour l’Art de la Fugue

Premier concert entendu dans la discrète Abbaye Sainte-Croix, perchée sur les hauteurs à l’écart du centre-ville, avec, au passage, vue panoramique imprenable sur la campagne environnante et le lointain relief bleuté des montagnes. Il est midi et le soleil plombe ce premier août. Sortant des sentiers battus, la programmation du festival ose des alliages inattendus, c’est ce qui en fait sa saveur, et aiguise la curiosité. Les inAttendus, c’est justement le nom du trio qui s’y produit ce jour-là. Un trio baroque, au double sens du terme! Aux deux instruments anciens, la viole de gambe jouée par Marianne Muller et le violon baroque d’Alice Piérot, s’associe l’accordéon de Vincent Lhermet, pour jouer l’Art de la Fugue de Jean-Sébastien Bach. Si le Cantor n’a jamais destiné d’instruments aux quatre voix de sa célèbre somme, qui laisse de fait toute liberté de choix, la présence anachronique et la particularité de l’accordéon intriguent et peuvent dérouter. Dans le cocon de pierre de l’église, on écoute avec attention les 12 contrepoints choisis par les musiciens, jusqu’au dernier resté inachevé. L’accordéon prend bien sûr deux portées, se substituant et s’apparentant – de loin – à un orgue positif. Les couleurs de l’instrument suivant les registres sollicités font parfois illusion, et l’oreille glisse inconsciemment et par analogie vers la perception des timbres de l’orgue. Le son continu et nourri de l’accordéon forme une sorte de glaçage sonore sous les phrasés dansants et expressifs des cordes, activant d’autant plus les frottements harmoniques des quatre parties. La sensation est à la fois familière et étrange. Familière par les registres diversifiés de l’instrument à bretelles, comparables à ceux de l’orgue, étrange par ses timbres aigres-doux, et son souffle très particulier, donnant sur les notes longues des sons étirés, mais peu tendus (par comparaison à ceux des cordes frottées par l’archet, ici avec très peu ou pas de vibrato). Qu’on apprécie ou non cette saveur sonore inédite, l’expérience dans sa nouveauté et son originalité méritait d’être entendue, réalisée par trois excellents interprètes qui savent entremêler leurs voix avec éloquence et sensibilité. 

Jany Campello

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