Au fil des sillons

FLORENTINE MULSANT, PIANO WORKS

Lieu d’exploration d’un langage musical unique et libre, fidèle confident, le piano tient une place primordiale dans l’œuvre de Florentine Mulsant. En 2013, la compositrice récompensée de prestigieux prix (dont le Grand Prix Sacem compositeur de l’année 2019), avait confié au pianiste Vahan Mardirossian l’enregistrement de ses 24 préludes pour piano opus 38, sous le label Maestria Records, dans un CD qui comportait également sa première symphonie. Le label AR RE-SE classic a publié récemment son premier album entièrement dédié à ses œuvres pour piano. De ses premiers opus aux plus récents ouvrages, nous y arpentons son univers musical où la constante dimension poétique trouve sa pleine expansion dans l’attachement à la forme. 

La poésie stellaire des préludes

Trois pianistes interprètent les pièces de ce programme admirablement agencé, qui prélude avec la Passacaille opus 29 (2004), son lumineux choral et le point culminant de son ébouriffante toccata, et se conclut avec l’énergique Blue toccata opus 66 (2016), fermant ainsi la boucle de son grand parcours dans une humeur définitivement joyeuse. Alexandra Matvievskaya, Lorène de Ratuld, et Lydia Jardon en sont les interprètes inspirées, les muses. La précision de leurs jeux, servie par une prise de son remarquable, laisserait supposer qu’il s’agit d’un enregistrement en studio. Et bien pas du tout! L’hermine sur la jaquette de l’album nous met sur la piste: il s’agit en réalité de captations de concerts donnés au Festival Musiciennes à Ouessant, et c’est une pensée bien réjouissante de savoir que cette musique a pris ainsi vie sur scène.

Florentine Mulsant a développé un vocabulaire musical extrêmement varié, au service d’une imagination sonore et expressive foisonnante: les pièces pour piano réunies ici en sont la plus évidente et vibrante expression. Sa musique y revêt les couleurs vives et éclatantes de l’exultation, mais aussi celles plus nuancées des pensées intimes, secrètes. Minutieuse, précise, son écriture tient dans l’économie de matériaux qui en fait sa force et sa limpidité. Rien de touffu dans cette musique qui respire, réserve des surprises aux détours de ses pages, invite à la contemplation des sons, des résonances, de ses harmonies épanouies et lumineuses, et dans leurs prolongements s’habille de larges silences, ou se resserre dans la jubilation rythmique. Pas de place au flou, à l’aléatoire, tout est écrit avec netteté et intention, et tout s’entend ainsi, quand bien même l’interprète y possède sa marge d’expression. Les idées y sont bien ordonnées, dans un cadre formel qui n’est point synonyme de contrainte ou de convention, mais de bâti garantissant équilibre, cohésion et proportions, creuset d’une énergie libérée et cependant tenue, érigée. Florentine Mulsant nous démontre une fois encore qu’elle excelle dans le format court – seule la Passacaille possède, par la variation, ce qui s’apparente à un développement. Les pièces, dont certaines n’excèdent pas la minute, sont pour la plupart assemblées en recueils, et pour ce qui est des préludes, les recueils réunis en un grand cycle, jusqu’à atteindre le nombre emblématique de 24. Séparés sur la partition par de fines doubles-barres, ils entretiennent de subtiles relations, se succèdent comme les orients de perles fines. 

Les Sept Lumières fugitives opus 55 (2014), résonnent, dans notre esprit, en écho aux Vingt Visions fugitives de Prokofiev, et « leurs mondes pleins de jeux changeants et irisés ». Ce sont autant de microcosmes poétiques distincts, où énergie, rêverie, impétuosité convergent dans une grande intensité vers le sommet de la dernière qui en est la fusion. Du mystère à l’incantation, Amers opus 4 (1984), inspiré du poème de Saint-John Perse, une de ses toutes premières compositions, explore des couleurs harmoniques contrastées, fait scintiller de fins arpèges et convoque des cuivres dans les empilements de quartes composant ses puissants accords aux rythmes chargés de vie. Viennent les trois cycles de préludes, trois cahiers aux parentés évidentes quoique nés d’inspirations distinctes. Le premier, Sept Préludes opus 70 (2017), écrit en hommage à Scriabine, conjugue souplesse mélodique, délicatesse et profondeur (6ème, dédié à Lili Boulanger), rêveuses harmonies et accords rugueux, assemblés dans le dernier qui livre le portrait final, celui du fils de la compositrice auquel les préludes sont adressés. Les Six Préludes opus 77 (2018) sont nés d’un séjour à l’île Maurice: la diversité des procédés d’écriture chers à la compositrice est toujours présente, mais dans un climat de quiétude à peine troublé par les alternés bondissants du troisième, sous une douce et sereine lumière (écoutez le beau nuage de trilles du 5ème!), donnant un caractère intimiste et méditatif à l’ensemble. Le 6ème soulève en contraste des forces tectoniques. C’est au retour d’un voyage en transsibérien que Florentine Mulsant a composé les Onze Préludes opus 78 (2018). Ici encore, et plus qu’ailleurs, quelle richesse et quelle variété dans ce cycle où chaque prélude est un tableau musical lié à une ville traversée, non point pittoresque, mais fixant les émotions, les impressions ressenties! Les Huit pièces opus 6 (1988), témoignent brillamment du chemin parcouru par la compositrice en trois décennies: terreau fertile des œuvres postérieures, elles reflètent déjà les traits affirmés de son langage, jouant d’éclats sonores, de discontinuités, de trilles frémissants, d’accords denses et tendus, de liquides legatos. Enfin, Uno opus 8 (1992) porte bien son nom: étude en forme de variation unique, son propos initial est en constante métamorphose, sans jamais perdre de vue son essence. Si la référence à Dutilleux y est évidente, l’esprit de Scriabine semble également habiter par endroits cette pièce aux sentiments exaltés. 

L’écriture ciselée de Florentine Mulsant puise ses racines dans la musique française du XXème siècle – on citera Debussy, Messiaen et Dutilleux – tout en se révélant, particulièrement avec cet album, éminemment personnelle. Finement nuancée, travaillée en ses menus détails, sa musique hautement expressive ouvre une voie originale dans le vaste champ du répertoire pianistique. Très bien écrite pour l’instrument, elle aime le piano et les pianistes. On ne passera pas à côté de cette magnifique constellation musicale et de  son irradiante poésie.

À écouter:

PIANO WORKS, de Florentine Mulsant, Alexandra Matvievskaya, Lorène de Ratuld et Lydia Jardon, pianistes, 2 CD, label AR RE-SE classic, 2020. 

Où trouver les partitions: 

Les œuvres de Florentine Mulsant sont éditées aux Éditions FURORE, www.furore-verlag.de

(crédit photo Vahan Mardirossian)

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