Au fil des sillons

FRÉDÉRIC CHOPIN PAR ROUSTEM SAÏTKOULOV

Combien de versions magnifiques connaissons-nous des quatre Ballades de Chopin, aussi différentes d’approche que passionnantes! Nous pensons à celles de Krystian Zimerman, de Maurizio Pollini, sans oublier dans un passé plus lointain celle par exemple de Benno Moiseiwitsch, et bien plus récemment celles de Leif ove Andsnes, de Jean-Paul Gasparian, de Philippe Bianconi, de Charles-Richard Hamelin…le pianiste d’origine russe Roustem Saïtkoulov vient rallonger la liste avec un CD sorti chez Ad Vitam. 

Formé auprès de la grande Elisso Virsaladze au Conservatoire Tchaïkovsky de Moscou, Roustem Saïtkoulov doit surtout sa notoriété au duo qu’il forme depuis des années avec le violoniste Maxim Vengerov. Sa discographie personnelle peu abondante est à l’image de cet artiste discret, mais n’en est pas moins digne d’intérêt. Son second disque consacré au piano de Frédéric Chopin a suscité notre admiration, bien qu’avec une réserve toute subjective. 

Ombreuses Ballades à l’éclat de platine…

Les Trois nouvelles études, peu fréquentes au disque, sont une remarquable entrée en matière. La première en fa mineur est animée d’une belle flamme et révèle une sonorité et un ton chaleureux. La deuxième en la bémol majeur et la troisième en ré bémol majeur séduisent par un rubato bien senti, au service d’une diction naturelle, d’un sentiment délicat, vibrant sans emphase. La virtuosité technique n’est pas leur propos (bien que chacune d’elles requière la maîtrise d’une spécificité particulière: les trois pour quatre, les trois pour deux, les doubles notes). Elles sollicitent l’expressivité, et Roustem Saïtkoulov sait donner ce qu’il faut de souplesse à leurs lignes, les rendre respirantes, en traduire la quintessence romantique au plus noble sens du terme. La véritable introduction des Ballades dans ce disque est l’annonciateur Prélude en ut dièse mineur opus 45, intentionnellement réduit à « Prélude » sur la jaquette: toute la musique qui va suivre en portera l’intériorité, la teinte nostalgique mais surtout l’ombre de la mélancolie. Les Ballades de Saïtkoulov n’ont pas l’allant naturel de celles d’Andsnes, la sophistication expressive et les contrastes saisissants de celles de Zimerman, le souffle lumineux de celles de Pollini, le beau son plein et les halos harmoniques de celles de Gasparian, la poésie nocturne et l’exaltation romantique de celles de Bianconi, la fièvre de celles d’Hamelin…elles ont autre chose. En premier lieu, une tenue exemplaire: par une conscience aigüe de leur construction, la solidité technique et digitale, une netteté sonore qui donne tout à entendre distinctement même dans les traits les plus rapides, notamment dans le redoutable enchevêtrement des lignes à la fin de la Ballade n°4 op.52. Cette tenue est aussi le fruit de l’intériorité qui émane du jeu de l’interprète, jusque dans les passages les plus tumultueux: rien d’ébouriffé, rien de débridé dans ceux-ci, pas d’éclairs, pas de déferlantes, pas de fulgurances, pas d’emportements outranciers, mais une assise, une présence forte, une puissance qui vient de l’intérieur, une ardeur contenue, un foyer de braises sous des doigts qui ont l’éclat du platine. Elles ont aussi un son: magnifiquement projeté, nourri, il est aussi rassemblé, concentré, il a du corps, une densité, une fermeté, de la largeur lorsqu’il se fait orchestral. Il en impose. Cependant les Ballades de Saïtkoulov ne se livrent pas d’emblée: cela s’avère être, selon, une qualité, ou un inconvénient. Une qualité parce qu’elles réservent les effets de leurs développements épiques (Ballade n°1 op. 23). Un inconvénient parce qu’elles ont leurs longueurs, sous des tempi par trop retenus (hormis la quatrième Ballade), qui leur mettent à leurs débuts un peu de plomb dans l’aile. La Ballade n°2 op.38 en son commencement n’est pas ce lac de glace, bordé de « fleurs mystérieuses », « où la nuit se mirent les étoiles » (le lac des Willis): la longue mélopée n’avance pas, introspective, exagérément ralentie lors de son retour, empreinte d’une affectation mélancolique qui voilera par trop aussi la Ballade n°3 op.47. Cette gravité accusée, résultant de l’alentissement mais aussi du ton et des couleurs rabattues, prive ces Ballades de ce que l’on pourrait appeler leur parfum d’insoutenable légèreté, contrastant avec la violence de leurs ouragans, que l’on trouve par exemple dans l’interprétation de Zimerman. Il manque à la Ballade n°3 ce soupçon de spontanéité, son ardeur et sa fraîcheur juvéniles, et nonobstant, plus elle avance, plus elle chante admirablement. La Ballade n°4 emporte notre adhésion sans bémols, en tous points convaincante. Elle couronne magistralement ce disque par la poésie et la puissance de son récit épique, son interprétation au fini impeccable, d’une belle définition sonore de par, notamment, l’usage parcimonieux et acéré de la pédale. 

Roustem Saïtkoulov clôt la grande fresque des Ballades par une scintillante Berceuse, tel un clair de lune aux reflets vif argent, nous livrant, notre réserve étant toute relative, un grand disque, magnifié par une prise de son de très haute qualité. 

Jany Campello

 

(crédit photo: Éric Legouhy)

À écouter:

Frédéric Chopin, Trois nouvelles études, Prélude opus 45, Ballades, Berceuse opus 57, par Roustem Saïtkoulov, label Ad Vitam, 2020. 

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