Chroniques

JONATHAN FOURNEL AU FESTIVAL DU VEXIN

Samedi 20 novembre. Froid humide, brouillard ou fine pluie, on ne sait trop. On roule dans la nuit noire depuis Paris. Un soupçon d’autoroute, puis le GPS nous embarque à l’aventure sur ces petites routes du Vexin, interminables, à travers champs, à travers bois. Nous allons à Montchevreuil, village d’environ huit cents habitants, écouter le concert du pianiste Jonathan Fournel.

On pourrait craindre que la gloire de Jonathan Fournel, Grand Prix 2021 du dernier Concours International Reine Élisabeth de Belgique (et aussi Prix de la Reine Mathilde, Prix du Public Musiq3 et Prix Canvas-Klara), nous prive de sa présence dans les festivals locaux, au profit des seules grandes scènes internationales. Ce serait faire erreur. Il existe des lieux qui ont encore cette chance d’accueillir cet artiste révélé au monde mélomane au mois de mai dernier. Des lieux comme Fresneaux-Montchevreuil où le musicien vient depuis une petite poignée d’années honorer ses rendez-vous avec le public du Festival du Vexin. On arrive donc au village : l’église tel un aimant, attire des quatre points cardinaux les habitants bien couverts. Une jolie petite église, sobre et chaleureuse, récemment rénovée. Elle se remplit très vite. Après le rituel des discours, le pianiste arrive d’un pas léger et tranquille. Il sonde un instant les voûtes et les absides de son regard, puis le clavier, et commence avec Bach : le Largo de la Sonate pour orgue n°5 BWV 529 (arrangement de S. Feinberg). Il rassemble le silence en quelques secondes. Le chant se déploie, doucement pénétrant, sobre et sensible à la fois, le son plein et long depuis les pianissimi jusqu’au fortissimo qui transforme l’église de village en cathédrale, avant de revenir à des proportions plus intimes. La longue ligne du discours avance sans se perdre, sur la profondeur des basses posées sans lourdeur, chantées même, et la construction se dévoile au fil d’un legato magnifique, sous le toucher de velours du musicien. Un moment de pure communion, respiration unique qui nous relie au plus haut de notre être. 

lumière et raffinement au bout des doigts

Jonathan Fournel a choisi ensuite de Chopin, non pas une ballade, non pas un scherzo, mais l’Andante Spianato et la Grande Polonaise brillante op.22. Le mouvement nous semble davantage andantino qu’andante. La basse ondoyante offre un fond « impressionniste » au doux bercement ternaire du chant, lumineux, délicat et vivant. Loin d’être lisse, quoique sans rubato, ce que signifie aussi spianato, son jeu charme par le soin des détails, son relief, celui de ces guirlandes qui parcourent le haut du clavier, s’en échappent admirablement ourlées et souples, légères, auréolées de lumière. La Grande Polonaise a fière allure, élégante, sans clinquant mais dotée d’un superbe éclat, sans emphase mais éloquente. Entre élans expressifs et gerbes sonores, le pianiste prend le soin de phraser, de respirer, donnant à la virtuosité de l’œuvre sa plus légitime raison d’être. Une merveille!

Avec la Sonate n°3 op.5 en fa mineur de Brahms, le musicien se mesure à la grande forme : quarante minutes de musique composée par un jeune homme d’à peine vingt ans, mais qui porte en germes ses futures symphonies. C’est l’œuvre qu’il a choisi de graver au disque, avec les Variations sur un thème de Handel, essentiel CD paru très récemment chez Alpha. Jonathan Fournel nous éblouit dès le premier mouvement Allegro maestoso. Premier point remarquable, la direction de son jeu immédiatement perceptible n’est jamais perdue de vue : la musique avance, sans s’entrecouper, sans s’appesantir dans des silences trop longs, sans s’enfoncer ; il la construit, l’érige d’un thème au suivant, en parfaites maîtrise de la forme et conscience du temps, sans en exclure les instants, les détails, dans la pensée constante de la ligne. La variété des éclairages est tout aussi remarquable : le pianiste ne choisit pas une tonalité uniforme dans laquelle il fondrait l’ensemble, mais sait en parfait orchestrateur éclairer les registres différemment, faire sonner, opposer les éclats, véhéments dans le grave du clavier ou d’une lumière intense dans l’extrême aigu. Il y a aussi sa façon de dissoudre les sonorités dans les brumes du médium teinté de basses sombres. Mais surtout il y a le chant, ses inflexions, son raffinement, sa poésie, son brin de vulnérabilité qui vous transperce le cœur au moment le plus inattendu. L’interprète a cette sensibilité à fleur d’âme particulièrement prégnante dans la tendre confidence des immatérielles mélodies du premier mouvement, puis dans l’andante espressivo, sublime de poésie et de douceur, qui brille dans l’aigu comme une bonne étoile. Quelle énergie et quel caractère dans la valse fantastique du scherzo, sorti tout droit d’une scène de Faust ! Suivant l’intermezzo, orchestré comme une marche funèbre avec ses percussions voilées, le Finale est couronné d’une coda éclatante où il fait triompher une irrépressible joie de vivre. Une interprétation qui n’a de cesse d’aller vers la lumière : Jonathan Fournel n’a pas oublié un instant l’ardeur juvénile du jeune compositeur, intacte au cœur de l’ouvrage romantique. 

Cette joie intense, qui est aussi celle de jouer, il en prolonge la lumière irradiante dans un premier bis, revenant à Bach avec son choral Jesus que ma joie demeure dans l’arrangement de Wilhelm Kempff. Comme le public ne tarit pas d’applaudissements, il se rassied et réfléchit, hésite : « Bach ou Brahms?…ça dépend… ». Les deux noms fusent de la salle. Finalement ce sera Brahms : la Fugue finale des Variations sur un thème de Handel, éclaboussante d’une énergie sans cesse renouvelée. 

Jany Campello

À écouter : Brahms, sonate n°3 en fa mineur op.5, Variations et fugue sur un thème de Handel op.24, Jonathan Fournel, piano. Label Apha Classics, 2021. durée 67:32. 

 

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