Chroniques

MAHLER, LE CHANT DE LA TERRE, FESTIVAL DE ROYAUMONT

Comme chaque fin d’été, le Festival de Royaumont propose une programmation artistique riche et originale, traversant toutes les époques, de la musique ancienne à la création contemporaine. On se réjouit que le festival ait pu la maintenir dans sa mythique Abbaye, avec certes un public restreint, mais toujours aussi fidèle et passionné. Le 13 septembre était donné le célèbre grand cycle de lieder de Gustav Mahler, Das Lied von der Erde (Le Chant de la Terre), dans une magnifique version de chambre avec deux solistes d’exception. Le plaisir et l’émotion étaient au rendez-vous. 

 

Mahler bouleversant, de la terre…au ciel!

Gustav Mahler

Durant l’été 1908, après une année de terribles épreuves, Gustav Mahler compose ce qu’il n’ose appeler, par superstition, sa neuvième symphonie: un vaste cycle sur des poèmes tirés de Die chinesische Flöte de Hans Bethge, Das Lied von der Erde, sous-titré « Symphonie pour ténor, alto (ou baryton) et orchestre ». L’œuvre est écrite pour grand orchestre symphonique et requiert des voix capables de passer au-dessus du volume orchestral, tout en étant éminemment expressives. Créée en 1911 sous la direction de Bruno Walter, elle est en 1920 l’objet d’une première transcription pour orchestre de chambre par Arnold Schönberg qui restera longtemps inachevée, jusqu’à ce que Rainer Riehn la complète dans les années 80. En 2019, le pianiste, chef d’orchestre et compositeur néerlandais Reinbert de Leeuw (décédé en 2020) propose une nouvelle transcription pour une quinzaine d’instruments, conservant notamment le contrebasson et la harpe de la formation originale, et ajoutant un piano. C’est cette version, créée et enregistrée par le Het Collectief, ensemble de musicien chambristes fondé en 1998 à Bruxelles, que nous entendons ce dimanche après-midi, sous la direction du jeune chef Gregor A. Mayrhofer, actuellement chef assistant de l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Dans le réfectoire des moines, on constate qu’elle ne perd en rien de son intensité, conservant la force intacte de la version symphonique. Le lieu et son acoustique s’y prêtent. La formation qui compte quasiment un instrument par pupitre rassemble autant de solistes au jeu très investi, attentifs à la direction précise et inspirée du chef. La riche combinaison des timbres apparaît dès lors dans sa parfaite définition, et dans l’opulence des couleurs sonores, formant un formidable écrin pour les voix de la mezzo-soprano Lucile Richardot et du ténor Yves Saelens. 

Chants de la vie, de l’ivresse et de la mort, les six lieder ont pour les servir deux artistes aux qualités en excellente adéquation avec le propos. Yves Saelens, au timbre solaire et coloré, a la présence et la verve d’un ténor héroïque dans le premier lied, « Chanson à boire des misères de la terre ». Sa voix se fait lyrique, épousant avec souplesse et agilité la légèreté de ton qui sied au troisième lied « De la jeunesse ». Il incarne à merveille dans le cinquième lied, « L’ivrogne au printemps », à la façon expressionniste, exprimant par ses intonations et sa fine gestuelle, la jovialité ambiguë de l’état d’ébriété. Si le personnage campé par Yves Saelens est irrésistible par son côté extraverti, celui incarné par Lucile Richardot bouleverse par sa gravité habillée de pudeur. La mezzo-soprano qui s’est pour l’occasion extraite de l’univers baroque, chante les trois autres lieder, alternant avec ceux impairs du ténor, du haut de la chaire de pierre surplombant la scène et l’orchestre. Économe de gestes, droite et immobile, elle décline avec retenue les ombres de leurs harmonies, donne l’ineffable et chaude rondeur de sa voix aux couleurs des regrets et de la nostalgie, chante d’une façon poignante la lassitude de la solitude dans « Le solitaire en automne », pare d’un subtile voile les soleils de « La Beauté », et enfin nous émeut aux larmes dans « L’adieu », crépusculaire, le dernier des lieder. L’on est pris dans son long souffle qui nous extrait du monde, nous enveloppe, efface le jour, le temps. Dans une apesanteur, sa voix se raréfie avec les ultimes « Ewig », dits, puis à peine murmurés, effilés, semblant se dissoudre lentement dans la nuit infinie des ultimes accords de l’orchestre. 

Les applaudissements rompent le silence, nous rappelant à la finitude terrestre. Immobiles, le cœur ahuri par cette musique si miraculeuse, nous serions volontiers restés là, au sein d’elle, éternellement, éternellement…

Jany Campello

Pour revoir le concert:

 

Pour en savoir plus:

Festival de Royaumont, Abbaye de Royaumont, du 6 septembre au 31 octobre 2020. http://www.royaumont.com

 

 

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