Le Groupe des Six, une histoire des années folles, par Pierre Brévignon

Le hasard, ou son apparence. C’est par lui, et par effraction, que le Groupe des Six entra dans la vie de Pierre Brévignon, alors qu’il fêtait ses quinze ans, jour marqué d’une Parade qui n’était pas celle attendue…Si la « rythmique funky » de Prince & the Revolution n’avait pas « bercé » son adolescence, si ses parents et leur disquaire ne s’étaient pas trouvés à ce moment-là dans une convergence d’inspiration indépendante de leur volonté, nous n’aurions probablement pas aujourd’hui cet ouvrage réjouissant entre les mains. Une privation à laquelle fort heureusement nous avons échappé.

Le hasard: c’est aussi, en apparence, l’un des ingrédients fondamentaux de la genèse du Groupe des Six, dont Pierre Brévignon retrace l’histoire de A à Z avec une méticulosité chronologique, une concision et une précision exhaustive. Aucun de ses acteurs n’y est oublié, à commencer par celui dont la plume jouera le rôle de catalyseur, dans sa promotion comme dans sa dislocation, le chroniqueur et musicologue Henri Collet. Mais avant quiconque, celui que Diaghilev pria d’aller jouer ailleurs avec son célèbre « Étonne-moi, Jean! », son instigateur, son orchestrateur, son impresario, cet « infatigable promoteur de lui-même, qui s’est hissé sur les épaules de “ses” musiciens pour se faire une place dans un univers qui le fascinait », Jean Cocteau, qui le prit au mot. 

Six, plus ou moins…

Le Groupe des Six, une histoire des années folles. C’est cette aventure éphémère que nous conte l’écrivain, cette entreprise tout autant parisienne que bleu-blanc-rouge qui, au sortir de la Première Guerre mondiale, se donne l’ambition d’instaurer en art un esprit nouveau, tournant le dos au dodécaphonisme et à la modernité debussyste. Six? Sept avec Cocteau: Georges Auric, Francis Poulenc, Louis Durey, Arthur Honegger, Darius Milhaud, et Germaine Tailleferre. Mais cette comptabilité s’avèrera à géométrie variable: avec le départ de Louis Durey qui refuse, en 1921, de prendre part à l’unique production scénique du groupe, Les Mariés de la tour Eiffel, ils ne sont plus que cinq. Vraiment? Avec Jean Wiener et la pianiste Marcelle Meyer, au centre du tableau de Jacques-Émile Blanche intitulé le Groupe des Six, ne seraient-ils pas sept? Pour certains ils se résumeront à quatre, ou trois, voire un…

La plume alerte de Pierre Brévignon, nous introduit dans les salons parisiens, où nous assistons à la rencontre Satie-Cocteau, dans l’atelier de la rue Huyghens puis au Gaya, où se presse le Tout-Paris artistique branché, dans le théâtre du Châtelet où Parade fait scandale, dans la Comédie des Champs-Élysées lors de la première tonitruante du Bœuf sur le toit, puis lors de la représentation des Mariés de la tour Eiffel…Au fil des pages nous croisons aussi Picasso, Apollinaire, Gide, Misia Sert, Radiguet, et même Ravel. Pierre Brévignon nous offre, dans un style qui ne manque ni de sel ni de peps, un récit vivant, un bain dans l’effervescente vie artistique de l’entre-deux-guerres, une photographie cinématographique d’un mouvement d’une époque qui, sans atteindre ses ambitions révolutionnaires, n’en a pas moins jeté son pavé dans la mare musicale du XXème siècle. Impossible ici d’échapper au charme des années folles, et de ses personnages hauts en couleurs!

Un livre brillant, à lire d’un trait, l’un des meilleurs parus cette année. Pour une immersion complète dans les années 20, retrouver Parade, Poulenc, Auric…etc, à l’exposition « Les Musiques de Picasso » à la Philharmonie de Paris jusqu’au 3 janvier 2021 (lire notre chronique). 

Pierre Brévignon, Le Groupe des Six, une histoire des années folles, éditions Actes Sud, Arles 2020.

 


 

Le Retour de Majorque, par Jean-Yves Clément: un roman des Préludes…

« Chopin parle ma langue. C’est ainsi depuis toujours ». Pour qui ne connaîtrait pas son auteur Jean-Yves Clément, cette assertion qui introduit son nouvel ouvrage, Le Retour de Majorque, pourrait paraître hardie. Les chapitres qui suivent, tout comme le sous-titre du livre, éclairent le lecteur: après Les deux âmes de Frédéric Chopin (réédité en 2017), le poète auteur d’aphorismes, l’écrivain, éditeur et directeur artistique du Nohant Festival Chopin, signe ce « journal de Frédéric Chopin » inventé de toutes pièces. L’écrivain prend la plume du compositeur, lui prête ses mots, pénètre jusqu’à son âme, ses deux âmes, pour retracer un épisode-charnière de sa vie, lui parfaitement réel, cette transition que fut son voyage de Majorque à Nohant, avec George Sand, entre février et juin 1839. Mais le voyage n’est que la trame de fond, le cœur du propos réside en une œuvre: les 24 Préludes opus 28. Composés pour partie et achevés sur l’île, ils forment un univers pluriel et un à la fois, que l’auteur nous présente tel un roman. Comme autrefois probablement George Sand, puis Alfred Cortot, il avait auparavant tenté des titres. Dans ce récit au jour le jour, autant qu’il y a de préludes, il va plus loin, plus au cœur de cette « œuvre-vie », proposant par l’amour de ses mots une écoute. Un ouvrage remarquable, qui fait entendre la musique, et le souffle de vie qui l’a créée. « Ecrire sur la musique, c’est pouvoir la faire entendre, même sans elle ». Une mission réussie pour Jean-Yves Clément!

Jean-Yves Clément, Le retour de Majorque, journal de Frédéric Chopin, éditions Pierre Guillaume de Roux, septembre 2020.