Chroniques

« LES ÉCLAIRS » LIBÈRENT UN COURANT DE POÉSIE À L’OPÉRA COMIQUE

Depuis le 2 novembre, soir de sa première, Les Éclairs, « drame joyeux » de Philippe Hersant sur un livret de Jean Échenoz, attire un public nombreux. L’Opéra Comique accueille la création de cet opéra cousu sur mesure, au propos d’une brûlante actualité ! A l’heure où l’on débat à l’échelle internationale sur l’urgence de la transition énergétique, il relate la vie, flamboyante et misérable, du savant Nikola Tesla, génial inventeur du courant alternatif et d’autres innovations qui ont bouleversé le cours du monde à bien des égards au tournant du vingtième siècle. 

Né de l’heureux instinct d’Olivier Mantéi, qui boucle avec cette dernière production son mandat à l’Opéra Comique, Les Éclairs est le fruit d’une collaboration réussie entre au départ un écrivain-librettiste, Jean Échenoz, un compositeur qui sait y faire avec la voix comme avec les instruments, Philippe Hersant, et un metteur en scène issu de la Comédie Française, Clément Hervieu-Léger, qui a aussi fait ses armes dans l’opéra. A ceux-là sont venus se joindre la décoratrice Aurélie Maestre, la costumière Caroline de Vivaise, et Bertrand Couderc pour les lumières. Pour le servir, l’Orchestre Philharmonique de Radio France en formation réduite, les solistes et le chœur de l’ensemble Aedes, et six chanteurs faits pour leurs rôles, le tout sous la direction sensible et affutée d’Ariane Matiakh. Il en résulte une pièce d’orfèvrerie lyrique, qui en plus des émotions suscite l’admiration, tant l’ouvrage est monté avec précision et finesse, et son déroulement musical et scénique cohérent et fluide. 

Gregor

Un travail de conception en amont bien pensé, pour faire tenir en deux heures non stop soixante années qui défilent devant nous au fil des changements de décor à vue et de l’évolution des costumes. L’histoire commence avec l’arrivée à New York de Nikola Tesla, alias Gregor, en 1884. Il y vient rencontrer le chercheur scientifique et industriel (Thomas) Edison, qui lui réserve un accueil des plus antipathiques. Une « guerre des courants » éclate entre les deux hommes. Soutenu dans un premier temps par le financier Parker, celui-ci le rejette lorsqu’il le sollicite pour mettre au point une énergie universelle et gratuite. Idéaliste et imprudent, dandy aimant la notoriété et le luxe, mais paradoxalement fuyant les mondanités, Gregor se retrouve dépossédé de tout et se replie dans une calamiteuse chambre d’hôtel, n’acceptant pour compagnie que celle des pigeons, refusant tout contact humain, repoussant ses fidèles amis. 

Gregor et Ethel

Avec ses vingt-quatre courtes scènes qui s’enchaînent comme au cinéma, l’ouvrage, à mi-chemin entre comédie et tragédie, entre vérité historique et fiction, tient davantage d’un conte poétique où esprit joyeux, légèreté et parfois humour tiennent hors sol les trois premiers actes, cela nonobstant la gravité et la tension accrue (dans tous les sens du terme ! ) de la spectaculaire scène de l’électrocution. Celle-ci est d’ailleurs immédiatement suivie – conjurée – par une scène de bal, la plus colorée de toutes les scènes tant visuellement que musicalement, animée par la frénésie d’une danse inspirée de celles des Balkans. Le personnage bienvenu de Betty, cette jeune journaliste du New York Herald ajoutée par Échenoz dans le livret, incarne cette joie et cette légèreté, tissant en filigrane le fil narratif d’une scène à l’autre. Au dernier acte, la joie disparaît complètement, l’énergie s’épuise, le rythme ralentit, la pénombre s’installe, dans la musique comme sur le plateau. Mais la poésie demeure dans les dernières suppliques d’Ethel et les humbles répliques de Gregor, sublimées par la douce et mélancolique mélopée du cor anglais. 

Edison et Betty

Sur fond de grisaille – ses vues de New York que nous voyons s’édifier avec le temps, tracées et peintes par la talentueuse Aurélie Maestre, – la couleur, abondante, est essentiellement apportée par la musique, et les costumes des deux femmes Ethel et Betty. Celle des voix est intimement liée à celle orchestrale, transparente et variée. Délaissant la compacité des tutti, Philippe Hersant caractérise chaque personnage en lui associant une catégorie d’instruments (Le violon et la flûte pour Betty, les cuivres opulents pour Edison … ). Procédé dont on peut juger de l’efficacité lors des fondus-enchaînés entre les scènes, les sons des instruments devançant l’arrivée des personnages sur le plateau. Maître de la couleur, mais aussi maître du rythme, le compositeur réussit à tenir en haleine l’auditeur, usant de divers procédés compositionnels qui vont de l’usage d’une série de douze sons comme liant, aux emprunts à des œuvres connues et clins d’œils à d’autres univers esthétiques. Ainsi la trompette entonne-t-elle quelques notes de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorák au moment du débarquement au port de la ville américaine. Notons aussi le jazz (dont les contours sensuels et suaves sont associés à la sentimentale Ethel), Gershwin, le folklore irlandais, les Christmas carols, et – serait-ce intentionnel? – une vague ressemblance de la musique accompagnant Parker avec le « Precipitato » de la sonate pour piano n°7 de Prokofiev ! Sa musique expressive colle à merveille aux alexandrins du texte rythmé et si intelligible que le surtitrage en devient superfétatoire.

Gregor et Ethel, scène finale

Cheville essentielle de l’ouvrage, le chœur (tantôt ouvriers, tantôt photographes et journalistes…) est omniprésent en fond de trame musicale ou au devant de la scène. Il commente et témoigne, personnage à part entière du drame. Celui de l’ensemble Aedes que dirige Mathieu Romano est remarquable d’unité et de densité expressive, mettant en valeur une écriture où excelle Philippe Hersant. Le baryton Jean-Christophe Lanièce incarne, par le chant et le geste, un touchant Gregor dans tous les traits de sa personnalité, tour à tour fringant, élégant, rêveur (« Je m’étais adressé aux forces extraterrestres, après quoi les martiens n’ont jamais répondu »), obsessionnel, désabusé. Elsa Benoit est une Betty très attachante : sa voix de soprano s’élève légère, fraîche et gracile vers de fins aigus illuminant son chant délicat (très bel air de la scène 4 de l’acte III). Les deux généreux amis formant le couple Axelrod, sont eux aussi bien représentés. Ethel, qui finira par quitter son mari, est admirablement interprétée par la mezzo soprano Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, dont le timbre chaleureux et rond nimbe de tendresse son intonation souple d’une émouvante expression. François Rougier pose avec sensibilité et grande distinction son timbre clair de ténor sur les paroles de Norman. Le baryton André Heyboer donne à Edison une présence qui impressionne, notamment lorsqu’il ourdit ses plans machiavéliques contre Gregor. Il en impose par sa voix puissante et charnue, sa diction subtilement nuancée, son sens de la tension dramatique, comme par la crédibilité de son jeu théâtral, campant un méchant écrasant et cynique, tout en laissant poindre quelques touches d’humour. Le Parker de Jérôme Boutillier, inflexible et dépourvu d’états d’âme, a la froideur de l’acier, vocalement et dans l’attitude. Les rôles secondaires attribués aux chanteurs d’Aedes participent également de la qualité de la distribution. 

La multiplicité des scènes, le patchwork riche et enthousiasmant de la partition de Philippe Hersant, ont offert à Clément Hervieu-Léger l’opportunité d’une mise en scène originale, travaillée au millimètre, dont la fluidité se savoure du début à la fin, tant dans la succession des images, que dans la direction des chanteurs. Hormis lors de la scène finale, le plateau est en permanence grouillant de vie, occupé par les solistes et peuplé de figurants, comme au cinéma ! Les lumières de Bertrand Couderc, éclairages diffus, flashs blancs (des journalistes) et éclairs aveuglants (scène de l’électrocution) apportent leur touche essentielle à l’atmosphère générale. Les costumes référencés de Caroline de Vivaise traversent les époques et traduisent leurs changements. 

Du paquebot de l’espérance à la triste désillusion d’un palier d’hôtel, des oiseaux de mer aux oiseaux des villes, le « drame joyeux » Les Éclairs a, par sa poésie et son insoutenable légèreté, un goût – délicieusement – doux-amer… En trois mots (ce qui plairait à Gregor), une superbe réalisation ! 

Jany Campello

crédit photographique © S. Brion

Les Éclairs (création), drame joyeux de Philippe Hersant, livret de Jean Échenoz –  Paris, Opéra Comique, 2  – 8 novembre 2021.
Le livret de Jean Echenoz est paru aux Éditions de Minuit.

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