Au fil des sillons

LES ÎLES DE BENOÎT MENUT

Après « Stèles », œuvre pour quatuor avec piano d’après le poète Victor Ségalen, qui nous avait enthousiasmés en début d’année (parue dans le magnifique CD Bretagne(s) de l’ensemble Gustave), Benoît Menut publie son premier album monographique chez Harmonia Mundi: « Les Îles ». Avec ses pièces récemment créées pour instruments et voix, le compositeur nous invite à une « traversée de la mer d’Iroise aux Caraïbes », un voyage initiatique où le temps est rêverie et méditation, et où l’espace est poésie. Il en a confié la réalisation à ses fidèles et talentueux serviteurs, la soprano Maya Villanueva et les musiciens de l’ensemble Syntonia: Romain David, Stéphanie Moraly et Patrick Langot, ainsi qu’à la violoncelliste Emmanuelle Bertrand.

 

« Voici qu’une île est en partance
Et qui sommeillait en nos yeux
Depuis les portes de l’enfance » (J.Brel)

Les Îles…le titre en lui-même chante, transporte et fait rêver. Benoît Menut est breton, et chérit ses racines jusque dans la musique qu’il compose dans un langage savamment ourdi mais accessible: sa terre et sa mer y sont ses sources d’inspiration, comme les mots sur lesquels il coud sa musique. Elle nous touche immédiatement lorsqu’on écoute ce disque pour la première fois, et nous fait entrer sans préliminaires dans son atmosphère poétique, en imprègne nos sens et nous enveloppe. Notre imaginaire entre alors en résonance et nos pensées voguent au gré des sons, au gré des vagues, au gré des mots. C’est que Benoît Menut aime tisser des liens étroits entre les notes et les mots, les vers et la respiration musicale. Ici il a choisi les poésies de Dominique Lambert et d’Aimé Césaire pour construire un album où se cristallisent au sens vertueux du terme ces rapports entre la musique, les mots, la prosodie. La matière et sa rêverie, l’évocation des éléments naturels y sont sublimés par une écriture musicale où chaque note est à sa place, sans une de trop. Benoît Menut fait des Quanta de Dominique Lambert, miniatures poétiques, des joyaux musicaux. Maya Villanueva leur offre la lumière et la plasticité incomparable de sa voix, qui semble par endroits relier terre et ciel: dans une diction parfaite, souple et sensuelle, elle se fait de pur cristal lorsqu’elle s’élève et se tend dans les aigus, sans jamais être stridente (n°4: Marée basse).

Admirablement construit, l’album s’ouvre sur une pièce pour piano, une « Étude-Statue » intitulée « L’Oiseau Didariel », inspirée de la sculpture éponyme de Nito Dariel, jouée avec sensibilité et profondeur par le pianiste Romain David, et se referme avec le Quantum (singulier de quanta) « Syllogisme final », sur un émouvant « je m’offre à l’océan », porté comme vers un horizon infini, par la diffraction d’un trille et les ductiles tenues des cordes. Ce disque renversant de beauté a le goût du sel et du sable, l’odeur tiède et douce des embruns, les couleurs de l’exotisme aussi, non point pittoresque, mais imaginé, approprié, rêvé. Ainsi ces Îles nous propulsent au bout du monde avec Caraïbes, pour deux violoncelles, dans une danse stylisée aux rondeurs voluptueuses, sur le rythme du bèlè, puis vers le magnifique lyrisme de deux poèmes d’Aimé Césaire ponctués par …des castagnettes! Benoît Menut n’y manque pas d’humour et d’esprit, mais l’échappée caribéenne n’a qu’un temps et le reflux des vagues du Canto per Matteo, finement interprété par Stéphanie Moraly, nous ramène, avec le « Duo les Îles », sur les douces rives de Belle-Île et enfin à Ouessant, où sa musique est « taillée au couteau » comme les roches de cette île.

Benoît Menut travaille la matière sonore en son cœur, la transcende de son imagination fertile, et son art sensible et libre sonne juste, émeut et même séduit. Sa musique, tout en se déployant comme les ailes de son oiseau emblématique, est aussi une confession intime. Quel raffinement poétique et musical dans ce premier album! Les Îles, ces « hosties de la déesse », dés de pierre jetés sur l’océan, n’ont pas fini de faire des ronds dans l’eau!

Jany Campello

 

A écouter:
LES ÎLES, de Benoît Menut, Maya Villanueva, Emmanuelle Bertrand et l’ensemble Syntonia, label HARMONIA MUNDI, juin 2020.

Où trouver les partitions:
Les œuvres de Benoît Menut sont disponibles aux éditions Artchipel. 

(Crédit photo Bernard Martinez)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *