Chroniques

LES NOCTURNES DU PIANO : UN FESTIVAL D’ÉTOILES SOUS LE CIEL CAGNOIS.

Elle aurait pu trouver une église, un parc, un château…un de ces lieux propices aux ondes musicales si prisés des organisateurs, Christine Gastaud, pianiste et Présidente de l’association Piano en Liberté qui porte ce nouveau festival, a eu une tout autre idée, pour le moins insolite : un hippodrome, celui de Cagnes-sur-mer, l’un des plus beaux d’Europe. 

Imaginez un piano sur un hippodrome de soixante hectares, la Méditerranée à l’horizon : un point minuscule sur l’immensité… une barque sur l’océan ! Improbable diriez-vous. Comment cela pourrait-t-il sonner ? Ne serait-ce pas une excentricité, une folie présomptueuse ? Le penser aurait été sous-estimer l’intuition de Christine Gastaud (photo), et sa fine perception du potentiel du lieu, partagée par François Forcioli-Conti, le Président de l’hippodrome de la Côte d’Azur, qui a adhéré sans réserve au projet, amoureux lui-aussi de musique. C’est au pied des tribunes que la scène a été installée, avec un dispositif d’éclairage parfait à la nuit tombée. Une légère sonorisation garantit une bonne projection du son jusqu’au dernier gradin, sans que le timbre du beau Fazioli n’en souffre, et si ce n’était l’aléa du vent, elle ne serait probablement pas indispensable. Pas de mur de scène, pas de conque réfléchissante, mais la vue sur le champs de course, l’espace, l’horizon marin. Une zone a été délimitée avec des éléments de verdure pour recevoir le public. L’acoustique a été testée. Le son du piano est contenu dans l’espace circonscrit, renvoyé par les vitres des salons de l’hippodrome, le vaste auvent de béton en surplomb de la tribune l’empêchant de se disperser. Quel que soit le rang, l’auditeur se trouve alors au meilleur endroit pour écouter la musique. L’organisatrice a tenu à soigner son confort, disposant sur la dureté du béton des coques recouvertes de housses de tissu. 

Le récital d’ouverture donné par Philippe Bianconi, parrain du festival, commence entre chien et loup, dans une douce brise. Au fur et à mesure que la nuit absorbe l’immensité environnante, l’espace semble se resserrer autour du musicien, et naît une sensation d’intimité. La magie opère : le lieu, l’instant, le toucher incomparable du pianiste et sa façon de faire chanter le piano, de faire respirer la musique concourent à nous faire vivre un moment de grâce. Son jeu racé et sensitif, son verbe noble sous la sensualité du chant, donnent à ses Brahms (Deux Rhapsodies op.79), ses Schumann (Fantasiestücke op.12), ses Chopin (Polonaise-Fantaisie op.61 et Scherzo n°4 op.54), aux sonorités profondes et charnues, une intensité, une acuité expressives rares. Avec Ravel (trois extraits des Miroirs qui vont paraître bientôt au disque dans une intégrale – label la Dolce Volta), il nous fait entrer dans un univers où la couleur est reine et l’évocation puissamment poétique. 

Du grand piano donc avec ce premier récital, qui met la barre haut pour les cinq suivants. Christine Gastaud a souhaité promouvoir la jeune génération de pianistes, « étoiles montantes » dont on parle dans le milieu mélomane, mais pas encore suffisamment dans sa région selon elle. Chaque concert est précédé d’une lecture par deux comédiens de textes brossant le portrait de Samson François, retraçant sa vie. Car le Festival, et encore davantage le concours international qui lui est couplé et qui en porte le nom, rendent hommage au légendaire pianiste français qui étudia dans sa jeunesse au conservatoire de Nice avant de regagner la Capitale. Ici et là au fil des programmes des musiciens, on retrouvera ses compositeurs fétiches : Chopin bien sûr, mais aussi Ravel, Schumann, Fauré…

Les cinq pianistes tous récompensés de Prix, qui ont autour de trente ans, ont carte blanche. Une liberté qui leur permet de mettre en valeur leurs personnalités respectives. Rémi Geniet a choisi Schubert (4 impromptus op.90) et Beethoven (Sonate op.101), puis Bach (Caprice sur le départ de son frère bien-aimé) et Ravel (Tombeau de Couperin). Théâtral et contrasté dans Schubert, mélange de rigueur et d’esprit viennois chez Beethoven, son jeu porte l’empreinte du son direct et clair du Fazioli. Clarté qui servira son Bach, fin et aux ornements souplement réalisés. Le coup de cœur aura été pour son Tombeau de Couperin, élégant et fluide, sa Fugue joliment découpée, la Forlane avançant légère comme l’air, le Rigaudon plein de mordant contrastant avec le Menuet mélancolique et tendrement ombré, la Toccata vive et aux dynamiques avantageuses.

 

 

Florian Noack ne faillit pas à sa réputation, proposant quelques raretés. D’abord une Sonate de Schubert méconnue et incomplète comme quelques unes de ses œuvres, que le jeune compositeur aurait laissée en plan, reconstituée au moyen de différents fragments : un Allegro en fa dièse mineur D.571 et un ensemble scherzo + allegro inachevé D.570 (Le pianiste a laissé de côté l’Andante en la majeur D.604 joint parfois, pour ne retenir que trois des quatre mouvements supposés). Suivant l’idée qu’« une œuvre achevée ce n’est pas acquis », il en livre une interprétation touchante, toute en légèreté et sensibilité, laissant affleurer la fragilité et le secret qu’elle porte en elle, et imagine après le scherzo dansant, très viennois de caractère, une fin à l’allegro final doté d’une coda de son cru revenant à la tonalité première, une élégante révérence à Schubert. Autres raretés dont il vient de publier un disque, trois des Études d’exécution transcendantes de Sergei Lyapunov (Berceuse, Carillon et Tempête), fervent admirateur de Liszt. Son toucher impondérable et délicat sert sa pensée rêveuse dans l’arachnéenne Berceuse, puis se fait coloré et sonnant dans les deux autres pièces. Les 24 Préludes op. 28 de Chopin qui suivent témoignent chacun dans leur brièveté, de la pensée achevée du compositeur. Sans jamais céder au pathos, Florian Noack y déploie une fine palette de nuances, invitant l’auditeur dans leur intimité, lui donnant l’impression que Chopin ne s’adresse qu’à lui seul, en confidence, murmurant souvent d’ineffables pianissimi.

Le pianiste cubain Jorge González commence son récital avec la Sonate n°9 op.68 « Messe Noire » de Scriabine, extrayant du Fazioli des sonorités inattendues, des graves ténébreux aux aigus incandescents, installant une atmosphère étrange, surnaturelle, d’une inquiétante noirceur parsemée d’étincelles. La Sonate en la bémol majeur n°31 op. 110 de Beethoven offre, elle, sa belle sérénité. La voici lumineuse, tendrement chantante, la ligne souplement soutenue. Dans les demi-teintes de l’Adagio poignant de dignité, ou dans la conduite de la Fugue aux basses larges et puissantes, Jorge Gonzales trouve une belle longueur de son, donnant à l’œuvre l’ampleur requise et servant la continuité de son propos, dans une expression sincère et simple. Le chant parcourt les trois Sonnets de Pétrarque de Liszt de son timbre doux et velouté. La musique s’y élance, respire admirablement, s’épanouit dans le temps suspendu, exhale des fragrances nocturnes. Le récit épique de l’infernale Fantaisie Après une lecture de Dante est quant à lui rendu avec brio et un sens accompli de la dramaturgie, jusqu’à sa fin étreignante et grandiose. 

L’on ne saura dire que du bien du pianiste Clément Lefebvre, de ses Ravel que l’on admire tout autant au disque qu’au concert, du charme irrésistible de son jeu inspiré, empreint de poésie. On le découvre ce soir-là dans ses Jeux d’eau, féériques, et surtout dans Ibéria d’Albéniz, dont il joue le 1er cahier. Voici une musique qui lui va elle aussi comme un gant ! Il en décline les couleurs avec un art accompli, se jouant avec grande facilité de l’enchevêtrement des lignes, des ornementations profuses, de leur rythmicité, le geste souple et élégant. Et s’il ne l’a pas dans le sang, il en a le style au bout des doigts : avec Evocation, El Puerto, et Corpus Christi en Sevilla, ce sont des rêves d’Espagne qu’il esquisse. Enfin ses Scriabine (Valse op.38, Impromptus op.12 et Fantaisie op.28) donnés en seconde partie nous font entrer dans un monde de splendeurs où harmonies complexes et lyrisme intense s’entrelacent. 

On aura regretté de ne pas avoir pu entendre le dernier récital, celui de Théo Fouchenneret. Quatre Nocturnes de Fauré étaient à son programme, ainsi que la Sonate de Bartók, une Romance sans paroles et le Rondo capriccioso de Mendelssohn, et enfin la Sonate de Dutilleux. Un programme copieux et hardi offert aux cagnois, qui n’a pas effrayé l’audacieuse et enthousiaste Christine Gastaud. On reste admiratif du travail accompli en seulement quelques mois par elle et ceux qu’elle a fédérés autour de son projet : un Festival, mais aussi un concours international qui a attiré une cinquantaine de candidats du monde entier, un concours junior, et une journée de rencontre des grands amateurs de piano, tout cela réalisé avec professionnalisme et exigence. Le résultat est sidérant ! Sous le ciel étoilé de l’hippodrome, on rêve alors à l’avenir, imaginant pour une prochaine édition la rencontre de la musique et de la beauté de l’art équestre…

Jany campello

crédit photos©Pierre Proust (photo panoramique ainsi que Rémi Geniet, Philippe Bianconi, Clément Lefebvre et Jorge Gonzales)

autres photos : Jany Campello

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.