Chroniques

LES NUITS ENCHANTERESSES DU FESTIVAL BERLIOZ

Le vent frisquet qui souffle sur la Côte-Saint-André semble nous dire que les nuits d’été ne tarderont pas à être un souvenir. Mais John Eliot Gardiner et son équipage (l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique et le Monteverdi choir) sont venus ce soir du 28 août pour les enchanter, prêtant à cette brise la voile ailée de leur fabuleux navire pour un voyage au pays des elfes et des fées…Auparavant, le vent de la passion aura soufflé sur le fleuve d’or des vingt-et-un Nocturnes de Chopin joués par Bruno Rigutto. 

 

le ciel étoilé des Nocturnes de Bruno Rigutto

Cela fait quarante ans qu’il les possède, ou plutôt qu’il en est habité. Bruno Rigutto a enregistré à deux reprises l’intégrale des Nocturnes de Chopin, dont la dernière remonte à deux ans. Au disque, la somme n’exclut pas l’écoute partielle et sélective, au gré de l’humeur. Au concert, c’est une autre affaire qui nous embarque dans une aventure au demeurant impensable : joués d’un seul tenant dans l’église pleine à craquer, commençant par les opus posthumes (les premiers composés), les Nocturnes, pièces d’atmosphère et leur florilège d’émotions, se transforment en une œuvre-fleuve où afflue à tout instant l’inspiration. L’Église vibre jusqu’au cœur de ses pierres des palpitations de ces nocturnes au son charnu, projeté loin. Bruno Rigutto les tient par le souffle (aérien opus 32 n°2, ligne élancée de l’opus 55 n°2), le chant à pleine voix dont l’ombre parfois se disperse dans un sfumato délicat et poétique (Nocturne en si bémol mineur opus 9 n°1). Sous leurs éclairages aux riches déclinaisons mordorées, la passion irrigue leurs respirations, leurs traits quoique jamais précipités mais phrasés avec naturel et juste ce qu’il faut de rubato sur leur basse discrètement ondoyante. Ce sont les parfums capiteux et raffinés des nuits italiennes, ceux des jasmins, des myrtes, des orangers, qui affleurent des tierces des ultimes Nocturnes et des dernières mesures du Nocturne en do dièse mineur opus 27 n°1, dont le cœur explose dans un emportement presque…berliozien, tandis que le Nocturne en fa majeur opus 15 n°1 inonde de tendresse et le choral central du Nocturne en sol mineur opus 15 n°3 bouleverse par sa retenue, son émouvante sobriété. S’est écoulée plus d’une heure trente de musique d’une intensité constamment soutenue sans qu’il ne soit besoin d’effets. Clin d’œil italien pour finir, sorti tout droit des veines de Bruno Rigutto, ce bis qui, de sa mélodie d’inspiration napolitaine finement ciselée, transforme le piano en mandoline. Et une Valse de Schubert toute simple en guise d’au revoir.

 

Des rêves au Songe en compagnie de Gardiner 

À présent, la nuit est là. Ou plutôt les Nuits sont là. Nous sommes dans la cour du Château Louis XI et la brise qui s’insinue chatouille les épidermes des spectateurs lovés dans leurs petites laines. Les musiciens arrivés d’outre-Manche ne sont pas venus pour autant interpréter l’air du froid. L’été n’a pas dit son dernier mot, qui ce soir sera en musiques ! Celles de deux « Frères d’âmes et d’influences », Berlioz et Mendelssohn, rejoints par Shakespeare en seconde partie. Les rêves d’Orient c’était la veille. Place à la Féérie, en écho au Château des Cœurs donné quelques jours auparavant, et elle commence avec des Nuits d’été de Berlioz vaporeuses comme un rêve. John Eliot Gardiner tient son orchestre de la fine pointe de sa baguette, à l’écoute des voix qui se partagent le cycle, veillant à ne pas les couvrir. Il est peu fréquent d’entendre ces six mélodies distribuées entre trois tessitures, et chantées d’une façon aussi confidentielle, habitués que nous sommes à la largeur de l’orchestre derrière une unique grande voix lyrique (on pense à Véronique Gens, Anne-Sofie von Otter, ou plus lointaine à la solaire Dame Janet Baker). Le ténor Cyrille Dubois au timbre clair et à la diction impeccable nous conte avec délice une histoire de muguet, de mousse et de fraises des bois, dans une Villanelle toute de lumière, de fraicheur et de gaité. Sur les lagunes prend les couleurs sombres de la voix du baryton Lionel Lhote, qui donne à cette déploration ses poignants accents pathétiques. Léa Desandre prête le fil de sa voix de mezzo-soprano à trois des mélodies (Le Spectre de la Rose, Absence et L’île inconnue ) : d’une justesse absolue, timbrée jusque dans les nuances les plus ténues qui imposent aux pupitres de l’orchestre une homogénéité telle qu’on les croirait réduits à un seul instrument, elle nous ravit tant son chant frise la perfection. Quel émouvant Spectre de la Rose, si délicatement phrasé ! Il ne fallait rien d’autre que la fine précision et l’attention extrême d’un Gardiner pour ne pas froisser telle fleur.  

Changement de décor avec, ensuite, Le Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn. Place à la fantaisie, à ses couleurs chamarrées, à sa liberté ! Gardiner s’amuse dans la célèbre Ouverture, vivifiante et enlevée à souhait, faisant braire à qui mieux mieux l’âne shakespearien au sein de l’orchestre complice. Les onze pièces de musique orchestrale qui en forment la suite alternent, dans un enchaînement qui va de soi, avec des scènes puisées dans l’ouvrage du grand William magistralement interprétées par trois comédiens anglais, Alexander Knox, Rebecca Lee, et Oscar Batterham. Quelle articulation colorée et chantante, quelle belle diction que celle de ces acteurs, qui se marie à merveille avec les riches timbres des instruments d’époque ! Puck, Obéron, Titiana et les amants Lysandre et Hermia se chamaillent et s’unissent, paradant fièrement dans l’illustre Marche Nuptiale superbement interprétée, et tous, musiciens compris, se liguent à nos oreilles et à nos sens, le temps d’un joli soir d’été, en une joyeuse équipée surnaturelle dont le charme n’est pas prêt d’être rompu… avant de s’envoler dans le ciel étoilé, pour regagner l’Albion avant les prémices de l’aurore, heure fatidique pour échapper à la quatorzaine.

Jany Campello

crédit photos © Bruno Moussier

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