Chroniques

MARATHON PIANISTIQUE AU LOUVRE-LENS

Des tableaux et du piano, c’est ce que propose depuis 6 ans le festival Muse & piano au musée du Louvre de Lens. Trois jours d’immersion artistique imaginés par Rodolphe Bruneau-Boulmier, que le public lensois fréquente désormais avec assiduité et gourmandise. Retour sur un dimanche musical et… sportif!

 

À environ une heure de train de Paris, la ville de Lens est aussi accessible qu’une banlieue, et la modernité de son musée du Louvre « hors les murs », superbe bâtiment dont les immenses vitres laissent entrer la nature environnante, vaut que l’on s’y déplace, pour y admirer sa Galerie du Temps peuplée d’œuvres d’arts traversant cinq millénaires, et y écouter chaque septembre la musique qui vient leur transmettre ses vibrations. Le dimanche de clôture de Muse & Piano ( 26 septembre ) a offert un marathon musical, des pianos installés dans ses différents lieux. Il y a à La Scène pour commencer la journée, le grand Yamaha CFX sous les doigts d’une jeune étudiante buvant les conseils de Joseph Moog, le pianiste du jour, qui donne une master class. Elle joue Beethoven, compositeur avec lequel l’artiste allemand partage la plus grande affinité, on le constatera au moment de son récital dans le même lieu. 

En début d’après-midi, on regagne la médiathèque où vont se succéder les pianistes. Il ne s’agit pas de concerts dans le format habituel, mais de séquences d’une vingtaine de minutes, où chaque interprète joue une œuvre principale ou un bouquet de deux ou trois pièces, l’idée étant que le public écoute un morceau comme il regarde une œuvre muséale. Faute de pouvoir établir une correspondance, comme les années passées, avec une exposition temporaire – la prochaine consacrée à Picasso commencera seulement le 13 octobre – le fil conducteur choisi cette année est l’Amérique : sa musique caractérisée par son « énergie, son rythme et sa modernité », et celle des compositeurs qu’elle a accueillis sur son sol au cours du 20ème siècle. Une découverte pour commencer ! On ne connaît pas l’œuvre d’Edward MacDowell (1860-1908), pianiste et compositeur né à New York , mais qui poursuivit ses études à Paris puis en Allemagne, et qui fit ensuite la rencontre déterminante de Liszt, avant de retourner aux États-Unis. Joseph Moog a choisi de jouer sa Sonate n°2 op.50 « Eroica », une œuvre dense et virtuose, dont le propos se réfère à l’histoire du Roi Arthur. Doué d’une technique à toute épreuve et d’une énergie à revendre, le pianiste nous embarque dans l’univers romantique et passionné de cette œuvre qui laisse percer des influences allemandes par ses accents schumanniens dans son premier mouvement, des influences d’Europe centrale par son caractère épique dans la succession de ses tableaux variés et par son inspiration très particulière qui trouve aussi ses sources chez Liszt (notamment le 2ème mouvement qui rappelle ses Feux Follets). Œuvre démonstrative et foisonnante, elle est mise en valeur par le jeu bouillonnant et imaginatif du pianiste. 

Puis c’est une autre Amérique que nous raconte Vincent Mussat qui interprète avec un chic fou The man I love de George Gershwin, suivi du Five o’clock Foxtrot de Maurice Ravel arrangé par Roger Branga, spirituel et bourré de charme, sous un toucher raffiné et soyeux. Autre pièce d’anthologie, l’humeur enjouée de Maple Leaf Rag de Scott Joplin, pour revenir aux prémices du jazz, avant une vision hallucinée et ludique du finale de la Sonate n°6 op.82 de Sergei Prokofiev, dont on sait qu’il s’exila autour de 1920 à New York, fuyant la révolution russe.

Mara Dobresco et Géraldine Dutroncy poursuivent à quatre mains avec des extraits de Candide et d’America! de Leonard Bernstein, puis avec une pointe d’humour The serpent’s kiss, une pièce originale de William Bolcom (né en 1938), pianiste et compositeur américain. Un moment léger et joyeux en compagnie de ce duo rayonnant.

Retour à La Scène pour le dernier concert. Joseph Moog, invité qui avait fait forte impression en 2019, revient pour partager sa vision musicale de la Galerie du Temps. Pour chacune des œuvres jouées, il a choisi une œuvre du musée dont l’image est projetée au-dessus du piano. Un bronze représentant Jason et le dragon évoque la Sonate d’Edward MacDowell que nous entendons à nouveau. Mais auparavant place à Robert Schumann. Le compositeur fasciné par la virtuosité diabolique du violoniste lui a consacré deux cycles de six études pour piano, composés en 1832 (op.3) et 1833 (op.10). Sous la représentation d’une peinture d’Ingres, « Cherubini et la muse », le pianiste nous livre les acrobaties pianistiques de ses Six études op.3 rarement jouées en concert, avec une technique si solide que ses doigts ne laissent à aucun moment la sensation de danser au-dessus du vide. Son jeu qui a du corps à la fois impressionne par son énergie et nous installe dans un confort d’écoute nous permettant d’accéder à la dimension expressive de ces pièces techniques. Même énergie, même densité si essentielle chez Beethoven, dont il joue la Sonate n°8 op.13 en ut mineur « Pathétique », avec un sens de la ligne et une droiture qui ne se perdent jamais dans les affects ni dans les détails. L’adagio cantabile est remarquable de tenue, de cette dignité qui ne joue pas à l’excès sur la corde émotionnelle. Des œuvres choisies pour illustrer les Deux Légendes de Franz Liszt, la première, une Vierge à l’enfant d’un peintre anonyme du 16ème siècle, entourée d’anges aux grandes ailes, rejoint l’évocation mystique de la Prédication aux oiseaux de Saint-François d’Assise ; la seconde, un paysage maritime représentant un retour de pêche peint par Joseph Vernet au 18ème siècle accompagne Saint-François de Paule marchant sur les flots. L’on a rarement entendu vision plus ascétique de cette légende, dont les traits montants et descendants du registre grave ne se fondent pas dans un mouvement « impressionniste », mais dont l’articulation découpée, précise et robuste leur donne une force intérieure inouïe. Copieusement applaudi, le pianiste revient à l’Amérique avec une interprétation libre et savoureuse d’It’s wonderful de Gershwin, et une autre évocation de l’eau, celle, souriante et vivace, d’Au bord d’une source de Liszt. 

Fin du marathon, en pensant déjà au prochain, et aux surprises et découvertes musicales qu’il réservera dans cet écrin d’art et de beauté du nord de la France. 

Jany Campello

crédit photos ©Frédéric Lovino

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