Portraits, Rencontres

MATTHIEU STEFANELLI, LE PEINTRE DES SONS

On sonne à la porte. c’est Matthieu Stefanelli. Nous nous rencontrons pour la première fois et je reconnais son sourire bon enfant, celui qu’il arbore sur la pochette de son dernier disque Chroma. Nous nous installons autour d’un thé. Dehors, la morne grisaille d’un après-midi de décembre me devient vite indifférente. La discussion prend rapidement des couleurs, celles de sa musique qu’il nous raconte avec passion, et celles des autres arts qui lui sont tout aussi familiers. Pianiste, compositeur et chef d’orchestre, la peinture, la poésie, le théâtre, le monde antique gréco-romain, et même le règne animal font partie de l’univers de cet homme qui se dit grand rêveur, l’inspirent et nourrissent sa musique…

 

Dès l’enfance, la fibre artiste

Son père l’a un temps imaginé vétérinaire, loin de l’inclination artistique familiale. Les animaux, il ne leur donnera finalement de place que dans un aquarium et quelques pièces enfantines. Fils de peintre et musicien amateur, petit-fils de danseuse, Matthieu Stefanelli sera musicien. Il passe son enfance à Nice, sa ville natale, dont il fréquente le conservatoire en classe de piano. Sitôt les doigts en contact avec le clavier, à sept ans, il compose: des études virtuoses façon Chopin dont il est alors incapable de jouer une note! Il dessine et peint aussi, beaucoup, mais il n’en montre rien: « Enfant, je participais à des concours de dessin et de peinture. J’ai très tôt suivi les pas de mon père qui peint très bien, et excelle dans les reproductions. Le dessin, la peinture, la composition, ce sont des choses que je pratiquais en coulisse, et que, jusqu’à mes études au CNSM, je n’ai pas osé avouer. »

Il entre au CNSM de Paris à l’âge de seize ans, dans les classes de piano de Jacques Rouvier et Bruno Rigutto, auquel il révèle ses activités de créateur en tous genres. Il se lance alors et se présente à un concours de composition à Boulogne-Billancourt, dont Philippe Hersant est président du jury: le voici parmi les dix finalistes, remportant le deuxième Prix du Public. Encouragé, à 22 ans, il décide d’assumer sa qualité de compositeur alors qu’il est déjà édité. Puis arrive la rencontre, décisive et improbable: celle de Bernard Cavanna, par l’intermédiaire d’Alain Nollier son professeur d’analyse. Issu d’une famille cultivée du sud de la France, Matthieu Stefanelli a reçu une éducation traditionnelle catholique. II place au sommet de son panthéon musical Gabriel Fauré, dont il rêve d’enregistrer l’œuvre intégrale. La musique conceptuelle: pas pour lui! Bernard Cavanna, lui, est « aux antipodes, anticlérical, provocateur », il conçoit la musique de son temps en rupture avec celle du passé. Rien de commun entre eux qui puisse laisser imaginer une entente artistique. Mais Cavanna lui ouvre des horizons. Il l’incite à trouver sa voie, à abandonner l’écriture héritée du XIXème siècle et à s’intéresser à celle du XXème siècle. Après Mahler, Chostakovitch, c’est vers Bartók et Berg qu’il se tourne, puis vers Ligeti et Dutilleux. 

« Adolescent, j’avais eu un coup de cœur pour son concerto pour violoncelle « Tout un monde lointain ». On retrouve chez Dutilleux la finesse d’écriture propre à la musique française sous un langage très contemporain. Je me suis pris d’un amour fou pour sa musique. » Il est omniprésent dans ses pensées. Un jour, la rencontre tant espérée se produit inopinément: « Je vivais boulevard Saint-Germain, et lors d’une visite de ma mère et de ma sœur en 2009, j’ai voulu leur faire connaître l’île Saint-Louis. Je leur ai proposé de passer rue Saint-Louis-en-l’Île, pour leur montrer le numéro 12 où vivait Dutilleux. Je n’avais de cesse de leur rebattre les oreilles avec Dutilleux! Elles ont accepté avec amusement. Quelle ne fut pas notre surprise de le voir au pied de son immeuble, appuyé sur sa canne! Me voyant impressionné, pris d’une timidité soudaine, ma mère, d’origine napolitaine, m’a mis au défi de lui parler. Alors je me suis approché de lui, il a levé un sourcil et je me suis excusé de l’importuner, tout en lui disant que je l’avais reconnu. Il me répondit: « ah, alors si vous m’avez reconnu, c’est donc que vous êtes musicien !». J’ai été conquis par sa vivacité d’esprit et son humour…ensuite nous avons continué à échanger. »

…être au cœur de la création, tel un peintre, au plus près de mes émotions intimes

Dès lors, Matthieu Stefanelli trouve son expression, nourrie de références qu’il emploie librement. Sûr de son instinct, il ne cède pas aux courants du moment, et préserve sa liberté de langage, utilisant à l’envi les écritures tonale, modale, poly-modale, des échelles de douze sons inspirées de Berg et du « total chromatique » de Bartók. « J’ai inventé des gammes à douze sons sur deux échelles, qui permettent d’allier le principe modal très français au total chromatique. Cela donne un aspect hypnotique aux sonorités. Je peux vous montrer? » Il s’installe au piano …

Son catalogue s’enrichit de pièces de musique de chambre, de pièces pour piano, d’un opéra (Nadir), d’œuvres lyriques…Il ne délaisse pas pour autant le clavier, et l’interprète-compositeur fasciné par le jeu de Claudio Arrau dont, à l’adolescence, il scrutait et imitait la gestuelle, ne confie pas si facilement son instrument et ses partitions. Chroma, son premier disque monographique, est largement consacré au piano, et il en est l’interprète. « J’ai écrit Chroma pour moi, sans commande. J’ai énormément de plaisir à voir jouer mes œuvres, dont j’aime être le spectateur, mais le piano tient une place à part. J’ai souhaité être l’interprète principal de ce disque pour être au cœur de la création, tel un peintre, sans intermédiaire entre le spectateur et l’auteur, au plus près de mes émotions intimes. »

Le piano est son compagnon favori lorsqu’il compose. C’est sur le clavier que souvent il donne naissance à ses œuvres, parfois même sous la forme d’une réduction.

« Qui jouera, ou comment ce sera joué? Je ne me projette pas nécessairement dans ces considérations quand j’écris, bien qu’il m’arrive parfois d’écrire sur mesure. Je compose beaucoup au piano, mais aussi à la table et parfois à l’ordinateur à l’aide d’un logiciel d’écriture. Mon rapport au piano est tellement ancien qu’il y a moins de filtres, moins de barrières, je me sens avec lui davantage au cœur de la musique, dans la spontanéité. Je suis entièrement à l’œuvre, au geste que j’ai envie de donner…Le gros du travail pour moi réside dans la structure, qui n’est pas préétablie. J’ai une idée générale, le schéma de l’œuvre en tête au départ, mais il peut changer au fur et à mesure pendant la composition. J’ai l’impression d’être un sculpteur qui donne un petit coup de burin ou de ciseau pour trouver le meilleur moyen de passer d’une idée à l’autre, dans la continuité ou la rupture si elle est opportune. Lorsque nait une idée musicale, je me pose immédiatement la question de son positionnement dans l’œuvre. Sera-t-elle un thème principal, sera-t-elle une idée secondaire, sera-t-elle utilisée dans une transition? Je le vois très vite. Je sélectionne mes idées. Si l’œuvre est une commande d’un interprète particulier, je vais me projeter dans le type de timbre que j’ai pu entendre de lui. J’ai actuellement une commande du Quatuor Éclisses, un quatuor de guitares, c’est tout nouveau pour moi. Je me plonge dans les doigtés de guitare, j’imagine tel accord, je m’interroge sur ce qui est jouable ou pas, la technique, j’évalue les potentiels pour très vite me projeter. »

Nous évoquons son concerto pour piano Chroma, qui a donné son titre au disque, sa forme classique, et cette idée thématique obsessionnelle qui parcourt son premier mouvement telle une passacaille. 

« Le début, Ritournelle, est issu d’une forme baroque avec refrain qui revient constamment, comme dans les Brandebourgeois par exemple. C’était important pour moi qu’il y ait beaucoup de références. J’avais envie d’écrire un concerto: ce mot peut prendre des formes différentes évidemment mais le modèle suprême reste la construction en trois mouvements, avec cadence dans le premier mouvement et un mouvement lent central. Je tenais à cette forme reconnaissable pour mon premier concerto. Une forme libre en un seul mouvement, où le piano est imbriqué dans le tissu orchestral, cela viendra peut-être plus tard, mais là il me fallait un « vrai » concerto. »

Chroma est un concerto pour piano et orchestre de chambre: une formation avec un instrument par pupitre, qui offre une transparence, une caractérisation des timbres. 

« Tous les timbres de l’orchestre sont là, et la sensation de tutti est présente si on dispose bien la formation. J’ai expérimenté cela dans la classe d’Alain Louvier, sur une pièce pour quintette à cordes, quintette à vent, harpe et percussions. J’avais orchestré ainsi le premier mouvement de la Sonatine de Bartók. Il m’avait donné de très bons conseils sur les dispositions et les avantages des cordes à vide. Depuis je les utilise beaucoup dans les instrumentations où il y a peu de cordes. C’est le cas dans Chroma. J’ai choisi la même formation lorsque j’ai composé un cycle de trois mélodies pour soprano et onze instruments, « Nuit Blanche », sur des textes de Verlaine. Je me suis approprié le projet commandé par Stéphane Mège, après ma visite de Pompéi et Herculanum. Un moment extraordinaire, hors du temps. Je suis fasciné par la période gréco-romaine. J’utilise beaucoup de titres grecs anciens. Ils évoquent beaucoup de choses. Pompéi et Herculanum m’ont fait l’effet d’un retour 2000 ans en arrière: la vie, tout a été figé à l’instant de la catastrophe. J’ai été bouleversé. La nécessité d’écrire quelque chose est apparue. J’ai imaginé un opéra avec une histoire d’amour, comme Aïda, un couple qui se retrouve pour la première fois, mais la catastrophe se produit et la nuit d’amour n’a pas lieu…Je me suis dit qu’il fallait que je trouve quelque chose qui fonctionne avec le projet de Stéphane Mège. J’ai alors imbriqué un projet dans le projet. »

Apparitions célestes, Aurore Boréale, Poussières d’étoile, Mirage, Kaléidoscope, Reflets…l’illusion, les phénomènes d’optique constituent le fil conducteur du programme de son disque. Une inspiration très particulière et récurrente dans son œuvre…

« Le visuel est très important pour moi. La rêverie poétique aussi. Cela vient certainement de la peinture, de ses couleurs qui me fascinent. Je la transpose en musique, j’établis des correspondances. J’ai été séduit par la poésie symboliste riche de celles-ci. Dans mon trio Synaesthesis, pour violon, violoncelle et piano, j’ai appliqué les techniques de peinture en musique. Le premier mouvement est un clair-obscur sur un poème de Gérard de Nerval. Le deuxième une eau-forte. Il y a un passage qui dans ses textures sonores, correspond à une aquarelle et au pointillisme. Puis un monochrome, un peu inerte, immobile. Le dernier est une anamorphose: le thème initial revient mais dissimulé. Je me suis inspiré de Dali, ses illusions d’optique. Je voulais travailler sur ces illusions, le fait que l’on croit reconnaître un thème, mais sans trop savoir…Mon modèle musical a été Ligeti. Il met en jeu une mécanique qui se déphase, se décale, comme un rouage qui aurait un problème, on croit voir le thème, mais non…Ce sont ces effets hypnotiques tournoyants que j’ai recherchés, notamment dans  Kaléidoscope. C’est une pièce dont la structure est totalement libre. Je l’ai conçue comme un réservoir donné aux pianistes. C’est très boulezien! Mais à la différence de son langage dodécaphonique à trois dimensions, j’ai choisi l’option ambitieuse de trouver une unité sonore dans un langage modal ou poly-modal. L’introduction et la coda sont fixes, mais au centre ce sont des accords appoggiaturés, aux couleurs d’inspiration ravélienne et aux textures très proches, qui tournent sur eux-mêmes, que l’on peut placer où l’on veut autant de fois que l’on veut. L’intérêt est de jouer cette pièce chaque fois de façon différente. Cela soulève des problématiques: des enchaînements sont plus difficiles que d’autres, des formules s’avèrent plus heureuses que d’autres…elle demande un vrai travail interprétatif. C’est un exercice qui me passionne! »

 

Les Ombres Chinoises font, elles, référence au théâtre…

« J’ai demandé au réalisateur du concert qui sera diffusé le 29 décembre, que les indications qui figurent sur la partition soient lisibles sur la vidéo. Dans Lever de soleil onirique, le pianiste doit garder les bras levés comme pour saluer le lever du soleil. Dans Silence des eaux placides, il s’agit de caresser l’eau, de réaliser au clavier des clapotis. Lorsqu’il joue Pygmalion, le pianiste doit rester le plus immobile possible et prendre vie progressivement comme la statue de Galathée, au fil des arpèges. Dans Joueur de Gamelan, le pianiste actionne ses avant-bras comme s’il jouait sur l’instrument balinais. Dans Poussières d’étoile, il faut relever les doigts pour parvenir à l’effet de scintillement. Dans la Boîte à musique, la main droite est très mécanique, tandis que la main gauche chante, avec un mouvement dodécaphonique combiné à une harmonie modale, ce qui fonctionne très bien. Ce que le geste de l’interprète a de visuel, de théâtral, doit correspondre à l’évocation musicale. »

La dimension poétique, la couleur, les textures, les rythmes sont autant d’éléments essentiels dans l’écriture de Matthieu Stefanelli. Il y a aussi le lyrisme, parfois très puissant, comme c’est le cas dans Chroma, qui n’est pas sans faire écho à celui de Rachmaninov, et celui de Ravel…

« J’aime utiliser différentes techniques d’écriture selon le coloris, selon l’humeur, selon l’envie de communiquer un sentiment. C’est mon côté romantique: j’aime transmettre des émotions. J’aime beaucoup le lyrisme. Je ne peux y renoncer et ne m’enferme pas dans un langage musical déterminé. Je travaille comme le peintre qui utilise toutes sortes d’outils pour obtenir le résultat qu’il souhaite, sans m’interdire les références et les citations. Le rapport à l’histoire et à la culture musicale aujourd’hui, alors que de multiples langages ont été créés, conduit à trouver son alchimie personnelle. Dali met dans son univers des tas de choses qui existent: un Caravage, un désert, un ciel bleu pétant, un pavé mosaïque…cela donne un résultat merveilleux et très personnel. Les références à plusieurs langages ne sont pas un frein à l’épanouissement de la personnalité de l’artiste. La mouvance évolue de plus en plus dans ce sens. C’est un sentiment que je partage notamment avec Régis Campo. »

Propos recueillis et rapportés par Jany Campello

 

À ne pas manquer: Concert de création de Chroma en deux épisodes à la Salle Colonne: 1er épisode, 19 décembre 2020, à revoir sur Youtube; 2ème épisode, diffusion en direct sur la chaîne Youtube à 20h00 le 29 décembre 2020. 

À écouter: CD Chroma, Chroma, Syn-phone ou Apparitions célestes, Exordes, Ombres Chinoises, Illusions pour piano, Matthieu Stefanelli piano, Olivier Cangelosi, direction, 1 CD, label Paraty 2020. 

Où trouver les partitions: chez les éditeurs Delatour France, Billaudot, Henry Lemoine, Combre, Klarthe, et L’Accroch’

Matthieu Stefanelli: http://matthieu-stefanelli.com

(crédit photo du CD: Estann, autres photos et vidéo: Manuel Gouthière)

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