Au fil des sillons

PARIS 1900, PAR FÉLIX ARDANAZ

Félix Ardanaz, a plus d’une corde à son arc. Ainsi, pianiste de formation, passionné de musique française, a-t-il appris le clavecin pour jouer la musique baroque de D’Anglebert, Couperin, Rameau, qu’il enregistra il y a huit ans. Un bond de deux siècles le ramène à présent au piano et à sa modernité, celle des années 1900 à Paris, avec un disque où les œuvres emblématiques de Debussy, Satie, Ravel, mais aussi De Falla et Albéniz, composent une page séduisante d’histoire musicale. 

Félix Ardanaz, est pianiste, claveciniste, et aussi chef d’orchestre. Diplômé de surcroît de l’École Nationale d’Architecture de Paris, la connaissance approfondie de l’espace architectural où se joue la musique est pour lui une nécessité tout autant qu’une passion. Ses passions, cet artiste exigeant les prend à bras-le-corps. Chef, ses mentors sont entre autres Christoph Eschenbach, Daniele Gatti ; il mène une carrière internationale à la tête de prestigieuses formations, dirigeant autant d’opéras que d’œuvres symphoniques. Côté piano il a étudié Chopin à l’Université Chopin de Varsovie, la musique française à l’École Normale de Musique de Paris, et le reste à Londres et Vienne. Pour autant, si sa technique et son intelligence stylistique sont irréprochables, l’inspiration nous laisse sur un sentiment mitigé.

L’esthétique hispano-française de Félix Ardanaz

Paris 1900, son cinquième album consacré au piano, commence avec deux œuvres de Debussy. La fille aux cheveux de lin se caractérise par sa grande simplicité, sa calme et sage poésie. Regretterait-t-on néanmoins ce rien de fantaisie, ces subtilités dans la couleur et surtout dans l’agogique qui font tout le charme vivant d’autres interprétations, à commencer par celle de Michelangeli, mais aussi bien d’autres plus récentes (Bavouzet, Bianconi…). Et puis l’oreille s’interroge à la 22ème mesure de cette œuvre si connue, surprise d’entendre en ses deux derniers temps quelques notes non conformes à la partition : serait-ce intentionnel? Suit la plus jouée des Études, Pour les arpèges composés. Les doutes alors s’estompent: le jeu est lumineux, coloré, la sonorité claire, le toucher délicat et l’interprétation, d’une fraîcheur et d’une légèreté délicieuses, ne manque pas d’esprit. On se dit que la suite est prometteuse…Édifice principal de ce sanctuaire musical, Gaspard de la Nuit de Ravel révèle il est vrai, dans l’ensemble, un sens de la construction remarquable. Cependant la pièce centrale du triptyque, Gibet, évoque plutôt la monotonie d’une plaine glacée: les sonorités blanches et claires de son glas lui enlèvent ce qu’elle devrait avoir de plombant et de lugubre, et nous amènent à regarder la scène avec quelque détachement. De la désolation à l’ennui, il n’y a pas loin. Les deux pièces qui l’encadrent suscitent davantage l’intérêt. Le tempo sans empressement d’Ondine donne tout à entendre, dans la transparence du jeu dont le perlé irise les traits, par la souplesse de la ligne, élégante et à la discrète sensualité. La fée des eaux joue ici de son charme et de ses courbes, et nous emporte dans les profondeurs et dans des gerbes éclatantes de lumière. Scarbo ne se dévoile pas tout de suite. Servi par une exécution d’une grande netteté sonore, il semble cacher au début ses intentions sardoniques, passant presque pour affable ; mais serait-ce un jeu de séduction machiavélique qui nous conduit au fil de l’œuvre tout droit au piège? On peut être porté à le croire car seulement à mi-chemin, il parvient à nous tenir captif de sa noirceur et de sa férocité grandissantes, nous entraînant jusqu’à la fin dans la continuité sonore d’un tourbillon. L’interprétation de Félix Ardanaz, en dépit de ses qualités, ne possède pas le magnétisme et le mordant de celle de Beatrice Rana, ou le pouvoir envoûtant de celle d’Ivo Pogorelich, versions que nous lui préférons. Contrastant avec la sophistication ravélienne, les paisibles et inoffensives Gnossiennes (n°1, 2, 3) d’Érik Satie bercent aimablement l’oreille. On a entendu plus planant, ou plus énigmatique. Le programme glisse ensuite vers deux pièces d’Ibéria d’Albéniz, composées à Paris à la fin de sa vie, transitant par la douce Canción de Manuel De Falla, au charme mélancolique. Triana et Fête-Dieu à Séville tiennent leurs promesses : le pianiste fait exulter cette musique dans la flamboyante exubérance des entrelacs sonores de Triana, dans les volées de cloches saturées de lumière de Fête-Dieu à Séville. D’une belle profondeur de champ donnée par des plans sonores bien étudiés, leurs tableaux se succèdent, vivants, évocateurs, poétiques. L’Espagne de Félix Ardanaz apparaît alors, illuminée par la clarté de son jeu et une touche de raffinement à la française qui la rend particulière. Comme si Paris racontait Séville…

Jany Campello

à écouter:

Paris 1900, Debussy, Ravel, Satie, Falla Albéniz, par Félix Ardanaz, piano. 1 CD, label Orpheus 2020.

crédit photo: Orpheus Music SL

 

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