Portraits, Rencontres

PHILIPPE HERSANT FAIT JAILLIR LES ÉCLAIRS

À l’affiche de l’Opéra Comique début novembre, Les Éclairs de Philippe Hersant, « drame joyeux » sur un livret de l’écrivain Jean Échenoz, met sur scène et en musique la vie romancée de Nikola Tesla (1856-1943), l’inventeur du courant alternatif. Un thème original pour le troisième opéra du compositeur français !

 

De l’électricité dans l’air à l’Opéra Comique

Dernière soirée avant le départ d’Olivier Mantéi pour la Philharmonie de Paris, celle du 2 novembre sera la première de la création mondiale à l’Opéra Comique de l’opéra de Philippe Hersant Les Éclairs. L’ensemble Aedès, l’Orchestre Philharmonique de Radio France sous la direction d’Ariane Matiakh, et six chanteurs et chanteuses solistes sont réunis pour quatre représentations mises en scène par Clément Hervieu-Léger. Rencontre avec le compositeur…

Votre troisième opéra Les Éclairs est créé ce mois de novembre à l’Opéra Comique. Un ouvrage lyrique majeur qui vient s’ajouter aux précédents, ainsi qu’aux nombreuses œuvres vocales sacrées et aux mélodies de votre catalogue. Comment la voix a-t-elle pris une telle place dans votre œuvre ?

C’est arrivé assez tard. J’ai bien écrit un petit opéra de chambre dans les années 1980 (Les Visites espacées, ndlr ), mais je le considérais à l’époque comme une œuvre à part. J’étais alors beaucoup plus attiré par la musique orchestrale. Je suis venu progressivement à la voix. C’est vrai que depuis une vingtaine d’années, elle a pris une très grande place, surtout par la musique chorale. C’est en partie dû au hasard des commandes. La Missa Brevis composée en 1986 a été un point départ : elle m’a permis de découvrir mon goût pour les voix et surtout pour les ensembles vocaux.  

Vous souvenez-vous du premier opéra que vous avez entendu?

Oui très bien, et c’était à l’Opéra Comique ! Mon grand-père m’avait emmené voir Madame Butterfly. J’avais alors entre neuf et dix ans. Je n’avais jamais entendu d’opéra auparavant. Je ne suis pas issu d’une famille de musiciens, et nous n’avions pas beaucoup de disques à la maison. Nous n’écoutions pas non plus beaucoup la radio. J’ai gardé un très beau souvenir de l’Opéra Comique, de la petite loge où nous étions, mais bien que j’aie beaucoup aimé certains passages, je me suis tout de même un peu ennuyé ; ce n’était pas un opéra très attractif pour un enfant de 9 ans ! J’attendais avec impatience qu’elle se fasse hara kiri ! Cet opéra m’a marqué néanmoins.

Vous avez composé Les Éclairs sur un livret de l’écrivain Jean Échenoz, tiré de son roman « Des éclairs ». Après Tchekov, et Jules Verne, qui ont inspiré respectivement le Moine Noir, et le Château des Carpathes, la source littéraire est à nouveau présente …

C’est une source qui compte beaucoup : j’ai fait des études de lettres, j’ai même hésité à m’orienter vers la littérature. A cinq ans je voulais être compositeur, mais à vingt ans, cela était moins évident, je me suis posé sérieusement la question. J’ai toujours gardé cet attrait pour la littérature qui m’a conduit à composer mes premiers opéras sur les écrits de Tchekov et de Jules Verne. J’ai commencé l’écriture du Château des Carpathes sans savoir s’il serait monté ni où cela se ferait. Une commande de Radio France est arrivée en cours de composition et a permis de le produire. J’avais pris le risque qu’il reste dans les tiroirs ! Il y a eu des discussions avec René Koering et l’opéra, après une version concert donnée au Festival, a pu ensuite être monté. C’est alors qu’Henri Maier, directeur de l’Opéra de Montpellier m’a commandé un deuxième opéra. Le Moine Noir est né d’un choix personnel. J’avais lu quelque part que Chostakovitch voulait mettre en musique la nouvelle de Tchekov à la fin de sa vie. Il n’a pas pu mener à bien ce grand projet qui est resté à l’état de quelques esquisses. J’ai lu cette nouvelle et je l’ai trouvée très belle. L’écriture d’opéras est venue assez tard finalement ! Mais il y a une différence notable entre Les Éclairs et les deux précédents : cette fois je n’ai pas choisi le livret.

Quelle est donc la genèse de cet opéra ?

Olivier Mantéi, le directeur de l’Opéra Comique, a commandé un livret à Jean Échenoz. Jean Échenoz a accepté sans avoir l’idée d’un sujet nouveau. Il a pensé à l’un de ses livres, Des Éclairs, et a écrit un livret à partir de celui-ci. Le livret terminé, Olivier Mantéi m’a appelé et m’a demandé si j’étais intéressé pour composer l’opéra. J’ai accepté, séduit par l’originalité du sujet. 

Dans ce nouvel opéra sur ce livret tiré d’un roman, des choses ont-elles changé dans votre façon d’aborder la composition ? Y trouve-t-on a contrario des éléments récurrents? 

Il y a un peu des deux. Ce qui m’a étonné dans ce livret c’est qu’il m’a rappelé en partie mes deux opéras précédents : Le Château des Carpathes est en lien avec l’histoire d’une invention, celle de l’enregistrement simultané du son et de l’image, avec un personnage qui évoque Edison. On trouve dans ses propos des phrases tirées des contes de Villiers de l’Isle-Adam. Cela m’a amusé qu’Edison soit présent d’un opéra à l’autre. Quant au Moine Noir, c’est l’histoire d’un homme qui prétend être un génie, un philosophe brillant mais complètement inadapté socialement et qui finit par faire le malheur autour de lui, notamment auprès des femmes. C’est l’histoire d’un échec. Son parcours et celui du personnage de Grégor dans Les Éclairs sont assez semblables. Cela m’a plu de retrouver des parentés, des thèmes communs. 

« le rythme trépidant du livret m’a obligé à me renouveler complètement »

En même temps, ce qui m’a aussi beaucoup intéressé et qui m’a vraiment déterminé à écrire ce nouvel opéra, c’est que j’ai pu le concevoir sous une forme totalement différente. Les deux premiers étaient plutôt contemplatifs et introspectifs, sans vraiment d’action. Dans Le Château des Carpathes tout était d’une grande lenteur. Dans Les Éclairs il y a constamment de l’action, tout s’y déroule très vite. Le rythme est très soutenu. La conception du livret est radicalement différente : il y a seulement trois scènes dans Le Château des Carpathes, huit dans Le Moine Noir…alors qu’il y en a vingt-cinq dans Les Éclairs ! Le rythme trépidant du livret m’a obligé à me renouveler complètement. Il s’y passe sans cesse énormément de choses. Sa construction cinématographique m’a beaucoup plu et m’a inspiré : j’ai créé dans l’opéra des fondus-enchaînés entre les scènes qui sont souvent comme catapultées. 

Rencontrons-nous beaucoup de personnages dans Les Éclairs, et quelle formation orchestrale avez-vous choisie ?

Il y a davantage de personnages que dans mes autres opéras, et les chœurs y ont eux aussi une part importante. Six solistes interprètent les personnages principaux. L’orchestre est beaucoup plus réduit que pour les opéras précédents, la fosse de l’Opéra Comique dictant ses limites. Il a des couleurs particulières. Dans la musique des Éclairs j’ai glissé quelques clins d’œil, à l’Opéra Comique, mais aussi à Broadway et à la comédie musicale. J’ai également introduit des correspondances avec mes personnages précédents : entre Thomas Edison et le baron du Château des Carpathes par exemple, on retrouve de courtes citations communes…Cela m’a amusé de relier mes opéras de cette façon. Je me sentais ainsi en terrain familier, mais avec cette nouvelle injonction d’aller vite, d’accélérer le rythme imposé par l’enchaînement de ces courtes scènes. 

Comment avez-vous procédé lors de la composition ?

J’ai cette fois tout écrit dans l’ordre. J’ai essayé ainsi de préserver le fil. Le danger était de partir dans tous les sens, de se perdre au milieu de toutes ces scènes si différentes : des scènes d’horreur, des scènes comiques, des scènes romantiques ! Il fallait veiller à l’unité, à la fluidité, assurer un déroulement cohérent. 

« Drame Joyeux » : quel est le sens de cette dénomination ?

Cela est venu d’une conversation avec Olivier Mantéi : « opéra » nous a paru convenu eu égard à la salle et au livret. On ne pouvait pas utiliser l’appellation « opéra comique » car il n’y a pas de dialogues parlés, sans numéros dansés « comédie musicale » ne convenait pas, « opérette » n’allait pas non plus. Comme on lance une boutade, j’ai proposé « drame joyeux » en référence au Don Giovanni de Mozart, des scènes dramatiques et des scènes comiques se juxtaposant. L’idée lui a plu. Finalement je trouve que c’est un bon choix qui s’accorde bien au personnage principal dont on pressent l’échec dès le début mais qui est en même temps un personnage habité par une vraie joie créatrice, qu’il exprime à plusieurs reprises.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur Nikola Tesla/Gregor, le personnage principal ?

Il est un oxymore à lui tout seul ! Il est un dandy qui n’aime pas le monde ! Il va dans les soirées mais il préfère les pigeons aux hommes. Scientifique et inventeur extraordinaire, il est aussi très superstitieux. Il a des troubles obsessionnels compulsifs un peu ridicules autour du chiffre 3…Nikola Tesla était réellement comme cela dans la vie ! 

Il aimait réellement les pigeons ? Quelle coïncidence avec vos photographies ! 

Oui, on peut y voir une sorte de synchronicité. C’est amusant ! Mes photos sont d’ailleurs exposées jusqu’au 6 novembre (Sentinelles, à la Galerie des Photographes, 29 rue Keller, Paris 11e, ndlr). J’ai accepté qu’elles le soient à l’occasion de la représentation de l’opéra. La décoratrice Aurélie Maestre qui a fait un très beau travail, a dessiné des toits, des pigeons pendant tout le confinement. Ses découpes des toits de New York, les contrejours qu’elle a créés rappellent étonnamment mes photos. Pendant toute la période d’écriture de l’opéra, je prenais des photos de pigeons et je les identifiais aux personnages. A la fin Grégor s’envole…Je me suis inventé un petit théâtre avec ces pigeons, qui sont plus expressifs qu’on ne croit ! Je passais une petite heure par jour à prendre ces photos. C’était un moment de détente, mais finalement toujours en lien avec l’opéra. J’ai passé ainsi le confinement, avec l’opéra et mes photos ! 

Vous avez réussi à garder confiance malgré toutes les incertitudes liées à la durée de la crise sanitaire ?

Au tout début je n’arrivais pas à travailler. Le doute a été présent. Je ne savais pas si la commande allait être maintenue. Le fait d’organiser des images à partir des vues que j’avais depuis chez moi m’a aidé à faire le plan de l’opéra. Sans en écrire une note au départ, j’ai pensé à sa construction. Je ne pourrais pas vous dire par quel mécanisme !

Cadrer une image n’est-ce pas comme imaginer une scène ?

C’est un peu ça ! Il faut recomposer l’image par rapport à ce que l’on a sous les yeux, en éliminant les éléments indésirables. Cela paraît un peu mystérieux, mais j’ai construit progressivement les scènes de mon opéra de cette manière. 

« il y a tout du scénario de film dans ce livret d’opéra ! »

Comment se passent la collaboration avec l’équipe de production et les répétitions ?

Je connais bien l’ensemble Aedes et le Philharmonique, mais je ne connaissais pas les chanteurs, ni le metteur en scène ni même Jean Échenoz dont j’ai énormément apprécié la rencontre. Les répétitions et le montage se passent très bien, dans un grand respect et un esprit d’efficacité. Je suis très satisfait de la distribution : les chanteurs ont tous la voix et le physique de leurs rôles. Je les avaient vraiment imaginés tels qu’ils sont. Nous sommes également en parfaite entente le metteur en scène Clément Hervieu-Léger et moi-même. Nos idées convergent, même si ce n’est pas facile pour lui de faire avec les 25 scènes, les changements de décors…Me souvenant du Pelléas et Mélisande de Debussy, j’ai voulu éviter les interludes, ce qui représente un véritable défi pour le metteur en scène, et Clément Hervieu-Léger qui l’a accepté ne manque ni d’ingéniosité, ni de savoir-faire ! Des changements de décor à vue sont intégrés dans la mise en scène. il y a tout du scénario de film dans ce livret d’opéra ! 

Quelles sont les interactions entre les personnages ?

Elles sont nombreuses. Ils se croisent, se rencontrent, sauf Edison et Parker qui ne se rencontrent jamais. C’est logique, ils sont ennemis ! Edison est sans scrupule, il recherche la gloire. Parker est un homme d’affaire capitaliste qui ne jure que par le dollar ! Sans se concerter, ils sont tous deux à l’origine de la chute de Gregor/Tesla, qui voyait dans l’électricité une énergie gratuite, qui allait vers cette idée, c’était une utopie. Gregor est un personnage très attachant, présent à de rares exceptions du début à la fin. 

Qu’en est-il des personnages féminins dans votre opéra ?

Il est vrai qu’il s’agit d’un milieu d’hommes. Il y a cependant Ethel, la femme du mécène qui tombe amoureuse de Gregor. Jean Echenoz a senti tout de même la nécessité d’ajouter un personnage : une journaliste à la personnalité très différente, un personnage de comédie américaine. Elle représente la première femme journaliste, qui a manifestement les dents longues malgré son caractère rêveur ! Tous les personnages de l’opéra sont doubles, c’est un aspect du livret que j’aime bien. Ils ont chacun leur part de mystère : on se demande ce qu’ils pensent vraiment, qui ils sont vraiment…sans que cela ne soit élucidé.

L’humour est-il comme dans le roman une des dimensions de l’opéra ?

Oui, bien sûr, mais surtout la joie. Elle est présente avec le drame dans les trois premiers actes. Au dernier acte, elle disparaît. 

Et la folie, comme dans le Moine Noir…?

il y a peut-être cette dimension…Je ne sais pas si Gregor devient fou, il perd le contact avec les humains, il se retranche complètement. Il va vers les oiseaux…

Peut-on y entrevoir un revirement mystique?

Il est possible d’évoquer ce côté-là. Des les phrases chantées par Gregor, plusieurs font penser à la liturgie orthodoxe et reviennent assez souvent. Tesla était d’origine serbe, fils de prêtre orthodoxe. Il a été élevé dans cette liturgie. Gregor est le seul personnage qui n’est pas américain dans l’histoire. C’est un aspect important de sa personnalité qui peut expliquer l’échec de son intégration dans la société américaine…Je ne sais pas si cela correspond à la réalité, mais c’est ainsi que j’ai conçu son personnage. Comme lui, les autres personnages ont ce côté cliché voulu par Jean Échenoz, et leur part mystérieuse…Tous sont capables de platitudes, elles sont dans les dialogues. Avec ces phrases toutes faîtes, ils arrivent à dire le contraire de ce qu’ils pensent. J’aime cet aspect très particulier du livret. Je me demande d’ailleurs comment Jean Échenoz est passé de son roman essentiellement narratif, aux dialogues du livret ! 

Dans l’actualité de ces deux mois il y a eu aussi la sortie du disque Le Cantique des Trois Enfants dans la Fournaise, et Tristia a été donnée en concert à Lucerne par MusicAeterna sous la direction de Teodor Currentzis…

Je suis content que ce projet de disque avec le CMBV et Radio France ait abouti : le Cantique des Trois Enfants dans la Fournaise est une œuvre très importante pour moi ; en relation avec la musique baroque, je l’ai composée en miroir de la Messe à quatre chœurs de Charpentier qui figure aussi sur le disque. J’ai également beaucoup d’attachement pour Tristia et je suis heureux que Teodor Currentzis ait pu la diriger en public pour la dixième fois ! Notre collaboration va se poursuivre avec une nouvelle commande de sa part, une œuvre sacrée. A l’opposé de Tristia qui a été composée sur des textes de prisonniers et qui évoque d’une certaine manière l’enfer, elle sera son pendant lumineux, d’une durée équivalente, figurant ce qui pourrait être défini comme le paradis. Aux instruments de l’orchestre et au chœur habituel, sera ajouté un chœur byzantin (MusicAeterna Byzantina), ce qui ne facilite pas l’écriture, mais promet d’être passionnant !

Propos recueillis par Jany Campello

 

Les Éclairs, drame joyeux en quatre actes de Philippe Hersant (né en 1948), livret de Jean Échenoz. Opéra Comique,  Paris. Création mondiale le 2 novembre, représentations les 2, 4, 6 et 8 novembre 2021. Durée : 2 heures sans entracte. Enregistré par France Musique, diffusion le 1er décembre 2021. 

 

Distribution:

Ensemble Aedes (chœur) et Orchestre Philharmonique de Radio France

direction musicale : Ariane Matiakh

mise en scène : Clément Hervieu-Léger

décors : Aurélie Maestre

lumière : Bertrand Couderc

costumes : Caroline de Vivaise

Gregor : Jean-Christophe Lanièce

Edison : André Heyboer

Betty : Elsa Benoit

Ethel : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur

Parker : Jérôme Boutillier

Norman : François Rougier

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