Portraits, Rencontres

PIETER-JELLE DE BOER AU FESTIVAL STRAS’ORGUES

Le chef d’orchestre d’origine néerlandaise Pieter-Jelle de Boer, Premier Prix de direction d’orchestre du CNSMDP en 2007, invité des meilleurs orchestres européens tels que l’Orchestre National de France, l’Orchestre National du Capitole de Toulouse ou l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam, vient d’être nommé Directeur musical de l’Orchestre des Pays de Savoie et succèdera à Nicolas Chalvin à compter de septembre 2021. Musicien accompli, il est aussi pianiste, organiste, compositeur et transcripteur. Ce lundi 24 août, il donnera, avec la pianiste-organiste Els Biesemans, deux concertos pour piano de Beethoven transcrits pour piano et orgue, au festival Stras’Orgues qui commence aujourd’hui à Strasbourg. À la veille de ce concert, il nous a accordé cet entretien.

 

PIETER-JELLE DE BOER, CHEF D’ORCHESTRE DU CLAVIER À LA BAGUETTE

Pieter-Jelle de Boer, pouvez-vous nous parler de ce parcours complet de musicien qui est le vôtre? 

Tout ce que je fais aujourd’hui est effectivement un condensé de tout ce que j’ai appris depuis mon enfance: j’ai commencé le piano à cinq ans, et très vite j’e me suis mis à écrire des petits morceaux, puis vers douze ans je me suis intéressé à l’orgue, cette machine merveilleuse m’a fasciné. L’envie de faire de la direction d’orchestre est arrivée parallèlement, car l’orchestre est aussi une machine merveilleuse, mais constituée d’êtres humains. J’ai été très vite attiré par le monde de couleurs et la polyphonie de l’orchestre. J’ai commencé mes études instrumentales au conservatoire d’Amsterdam, puis je suis entré au CNSM de Paris en classe de direction d’orchestre. C’était en 2003, depuis je suis resté en France. Après mon Prix, j’ai été chef assistant du choeur Accentus de Laurence Équilbey, que j’avais rencontrée au CNSM, j’ai également été chef assistant de Kwamé Ryan à l’Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine, de 2009 à 2012. Depuis, j’ai été régulièrement invité à diriger de nombreux orchestres, et bien sûr je continue à jouer de l’orgue et du piano et à donner des concerts. Le reste du temps, je compose et je réalise des transcriptions.

Vous avez été nommé directeur musical de l’Orchestre des Pays de Savoie. Avez-vous déjà des projets définis avec cet orchestre?

La nomination a pris un peu de retard en raison de la situation sanitaire. Elle est effective depuis début juillet, et nous travaillons bien sûr déjà à la programmation de la saison 2021-2022. Nous allons aborder des répertoires très différents, de la musique ancienne à la musique contemporaine, il y aura des créations, et nous allons aussi avoir des collaborations en dehors des sentiers battus de la musique classique, mais je ne peux rien dévoiler pour l’instant! Nous allons également consacrer un volet plus important des activités de l’orchestre à l’action culturelle pédagogique, ce qui me tient particulièrement à cœur. 

En tant qu’organiste, pianiste et orchestrateur, vous situez-vous dans la lignée de musiciens comme Mendelssohn, Franck, Duruflé? 

Oui, certainement. peut-être pas toujours suivant une volonté consciente. J’aime énormément de musiques différentes, je n’ai pas de spécialité avec un compositeur, ou une époque, mais des constantes sont là malgré tout. Il est vrai que j’aime particulièrement Mendelssohn, que j’ai enregistré au piano, et Duruflé qui n’est hélas pas très connu en dehors de l’univers de l’orgue, au-delà de son Requiem. C’est pour cette raison que j’ai conçu ce projet d’orchestration de sa Suite pour orgue, dont l’architecture et la dimension orchestrale se prêtent bien à une version symphonique. J’ai eu envie de contribuer de cette manière à la diffusion de cette œuvre. 

Avez-vous enregistré cette Suite? 

Non, pas encore. Elle a été donnée deux fois, par l’Orchestre National du Capitole de Toulouse et par l’Orchestre de Stavanger en Norvège. Une captation de ce dernier concert est disponible en ligne. J’aimerais vraiment qu’un orchestre français s’empare de cette transcription et l’enregistre! Cela ne pourra pas se faire avec l’Orchestre des Pays de Savoie, qui est un orchestre de chambre. 

 « J’ai été séduit par … la possibilité de jouer Beethoven à l’orgue, ce qui est très rare puisque le compositeur n’a pratiquement rien écrit pour l’instrument »

Demain, vous allez réaliser cette fusion entre vos deux instruments de prédilection, l’orgue et le piano, avec ce concert très particulier au festival Stras’Orgues, puisque vous donnerez avec Els Biesemans deux des concertos de Beethoven dans leurs transcriptions pour orgue et piano. Comment cette idée de transcription est-elle arrivée? 

L’idée d’origine vient de Benjamin Righetti et Simon Péguiron, organistes titulaires à Lausanne et Neuchâtel. Ils avaient tenté une première expérience réussie avec les concertos de Mozart. Ils ont décidé se de lancer dans l’intégrale des concertos de Beethoven, et de réunir cinq musiciens pour ce projet. Comme eux, Els Biesemans et Frédéric Champion, j’ai été séduit par cette option, qui permet de donner une version chambriste des concertos, et la possibilité de jouer Beethoven à l’orgue, ce qui est très rare puisque le compositeur n’a pratiquement rien écrit pour l’instrument. J’ai aimé ce défi de rendre l’accompagnement à l’orgue le plus fidèlement possible, sachant que les brusques variations dynamiques propres à l’écriture beethovenienne ne se plient pas si facilement à l’exercice. Ce projet a remporté un beau succès, avec une dizaine de concerts ces dernières années. Els Biesemans et moi nous avons développé une complicité musicale telle qu’elle nous a conduits à proposer une formule de concert raccourcie, avec les concertos n°2 et n°5.

Els Biesemans

Deux concertos qui se complètent très bien puisque qu’ils en sont l’alpha et l’oméga chez Beethoven, le deuxième, encore un peu mozartien, ayant été le premier composé! On imagine bien l’orgue dans les grands accords de l’introduction du cinquième concerto, dans le développement par l’orchestre ensuite, mais comment sonne l’assemblage piano-orgue, dans le deuxième concerto, dans le reste du cinquième? 

La transparence de l’écriture du deuxième se prête bien à cette combinaison, tout autant effectivement que les grands accords du cinquième, et même son mouvement lent! L’orgue du Temple Neuf à Strasbourg est un orgue symphonique de la fin du XIXème siècle, un instrument qui, typiquement, permet de reproduire les sonorités de l’orchestre, notamment les sonorités des pupitres des cordes. Ses notes fondamentales donnent cette expression de la vibration du son propre aux cordes. Il est aussi doté d’une « boîte expressive ». Cette boîte contient une partie de la tuyauterie. Elle est pourvue de jalousies dont on actionne l’ouverture avec des pédales, ce qui permet des effets de crescendo ou decrescendo très utiles pour s’approcher de l’effet dynamique orchestral. 

Suivant la nature des orgues rencontrés, devez-vous adapter votre travail de transcripteur ou d’interprète? 

Oui, et c’est toujours un long travail de préparation. Surtout pour le cinquième concerto: je passe six à sept heures à l’orgue pour tout régler et noter. Il y a une difficulté supplémentaire ici à Strasbourg: pour la première fois, nous allons jouer sur un orgue qui n’a pas de combinateur. C’est à dire qu’il n’y a pas de moyen technologique de passer très rapidement d’une registration à l’autre. Tout doit se faire à la main, par deux assistants de part et d’autre de la console, qui auront pour tâche de tirer les jeux. Comme dans Beethoven les contrastes dynamiques sont importants, cela demande une préparation particulièrement poussée. 

Êtes-vous l’auteur de toutes ces transcriptions? 

J’ai réalisé celle du cinquième concerto. Els Biesemans a réalisé la transcription du deuxième concerto. Lorsque nous tournons l’intégrale des concertos, chacun a sa part de réalisation de la partie d’orchestre. Chacun possède sa manière: un des musiciens réduit à vue à l’orgue, les trois autres et moi nous avons tout écrit. Certains se basent sur la réduction pour piano qui existe pour tous les concertos, pour ma part j’ai écrit ma propre transcription. 

Allez-vous donc inverser les rôles demain soir?

Oui, tout à fait! Je jouerai le deuxième concerto pour piano et Els Biesemans m’accompagnera à l’orgue, puis j’accompagnerai à l’orgue le cinquième concerto qu’elle jouera en soliste.

Lorsque vous êtes à l’orgue pour jouer cette transcription, vous sentez-vous plutôt chef d’orchestre, ou plutôt organiste? 

Bonne question! Je pense qu’il y a des deux. J’ai cette chance de connaître le son de l’orchestre de l’intérieur, et travaillant beaucoup les partitions d’orchestre, j’ai un lien intime avec son univers. Je ne peux pas dire que je suis seulement organiste quand je joue de l’orgue, même lorsqu’il s’agit du répertoire spécifique à l’instrument. L’orgue a cette diversité de couleurs instrumentales, issues de la richesse de ses jeux, qui donnent des sons qui lui sont propres, qui ne sont pas ceux des instruments d’orchestre, mais qui s’en inspirent largement. Le travail de registration qui fait partie intégrante du métier d’organiste trouve aussi son équivalent dans l’orchestre. C’est le mélange de ces deux mondes que personnellement je trouve très heureux. 

Pouvez-vous nous parler du lieu qu’est le Temple Neuf, son acoustique?

C’est un lieu assez grand, plutôt impressionnant par sa hauteur, donc d’un grand volume. Il lui faut naturellement un orgue conséquent (orgue Merklin-Toussaint, ndlr). L’acoustique n’y est pas trop généreuse. La partie de piano reste claire, lisible. 

« partir de l’image sonore de l’orchestre pour la traduire à l’orgue »

Revenons sur le travail de transcription: y a-t-il des paramètres particuliers, importants à prendre en compte lorsqu’on transcrit une partition d’orchestre pour orgue? 

Oui, car il s’agit de « rendre » la partition d’orchestre à l’orgue, et non pas de faire une réduction. Il ne faut pas vouloir tout transcrire littéralement, tout faire entendre ce qui est écrit sur la partition d’orchestre, parce que l’orchestre lui-même ne donne pas cette perception. Il faut arriver à une traduction d’un langage à un l’autre. Ce sont des langages assez proches mais avec leurs particularités. Par exemple, une ligne qui part dans l’aigu à l’orchestre va-t-elle se situer dans la même tessiture à l’orgue? Elle risque dans ce cas de sonner de façon beaucoup plus tendue…Les jeux graves à l’aide du pédalier de l’orgue doivent-ils être utilisés de façon permanente, au risque d’alourdir le propos? Comment réaliser les trémolos des cordes avec l’orgue? C’est impossible tel que c’est écrit pour l’orchestre. Je cherche l’efficacité qui consiste à partir de l’image sonore de l’orchestre pour la traduire à l’orgue. Il faut rester fidèle à cette image, et non à la figure de note près, et avoir une partition qui soit aussi jouable. 

Cette démarche est-elle donc très différente de la réduction pour piano?

Pas tant que cela: les éditions de transcriptions pour pianos du XIXème siècle sont très souvent de meilleure facture que les éditions urtext produites aujourd’hui, trop littérales et qui ne sonnent pas aussi bien. Les pianistes qui faisaient ces réductions possédaient réellement cet art! Si l’on cherche un exemple parmi les grands compositeurs, Mozart a fait lui-même une réduction pour piano de l’ouverture de l’Enlèvement au Sérail. Il n’hésite pas à changer les batteries de croches répétées en noires, et cela bien évidemment est d’un meilleur rendu sonore. Dans le même esprit, Brahms avait reproché à un de ses copistes de ne pas prendre assez de liberté avec la partition d’une de ses symphonies dont il faisait la transcription. Il faut avoir, à leur instar, une démarche de compositeur, et pas de simple arrangeur! 

Quels autres concertos avez-vous transcrits ou transcrirez-vous? 

Celui pour piano de Schumann, certains de Mozart, le concerto pour violon de Beethoven ont été réalisés. Pas encore ceux de Brahms, avec lui c’est un peu plus compliqué. L’orgue et le piano c’est comme l’huile et l’eau: ça ne se mélange pas. L’association fonctionne lorsque le concerto est écrit sous forme de dialogue entre l’orchestre et le soliste. Dans le cas de concertos où les deux parties sont très imbriquées et chargées, le mélange orgue-piano n’est pas heureux, il manque de clarté. 

Dans le sens inverse, je suis très attaché à ce nouveau projet qui sera finalisé l’an prochain: celui de transcrire pour orchestre à cordes, Prélude, Fugue et Variation de César Franck. Un autre défi qui me tient à cœur! 

Propos recueillis par Jany Campello le 23 août 2020

 

A ne pas manquer: Festival Stras’Orgues, à Strasbourg, du 23 au 30 août 2020. https://www.strasorgues.eu/programme/edition-2020/edito-2020/

crédits photos: Bernard Martinez (Pieter-Jelle de Boer) / Tatyana Jenni (Els Biesemans)

 

 

1 commentaire

  1. Jean-Luc IFFRIG a dit :

    Ce fut un concert vraiment incroyable… deux musiciens formidables…
    Et ces transcriptions n’enlèvent absolument rien au texte de Ludwig… en tout cas ce n’est pas une réduction… juste une vision, un point de vue différent…qui enrichit cette musique… je trouve !
    jean-luc, strasbourg

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *