Chroniques

ROBERT LE DIABLE À L’AUDITORIUM DE BORDEAUX

Ouverture de saison flamboyante pour l’Opéra National de Bordeaux, avec Robert le Diable de Meyerbeer ! Une version concert mise en espace donnée à l’Auditorium, portée par l’ONBA en grande forme et servie par cinq solistes éblouissants, dirigés avec brio et enthousiasme par Marc Minkowski. Plus de quatre heures diablement captivantes…

 

Avec Meyerbeer et Minkowski, le ciel peut bien attendre…

Pari risqué et audacieux par les temps qui courent, Marc Minkowski dont on connait le goût pour le répertoire français, n’a pas hésité, entraînant dans l’aventure d’un opéra hors normes l’ONBA et le Choeur de l’Opéra National de Bordeaux. Ce Robert le Diable, grand opéra en cinq actes de Giacomo Meyerbeer, marquera d’une pierre blanche sa dernière saison à l’Opéra National de Bordeaux qu’il dirige depuis 2016. Il aurait dû être programmé au Grand Théâtre avec décors et mise en scène, mais dans un contexte sanitaire encore incertain, la prudence a été de mise. Impossible cependant de se résoudre à une représentation statique : à cette histoire rocambolesque, il fallait bien un peu de théâtralité ! Luc Birraux a donc eu pour tâche d’imaginer une mise en espace, quelques jours seulement avant la première. Elle suscite cependant un sentiment mitigé : le jeu de scène de John Osborn, qui chante pour la première fois le rôle de Robert – et « dieu » sait combien il est copieux et difficile ! – est entravé par la tablette qu’il tient entre ses mains pour suivre la partition, ce qui ne facilite pas son inclusion dans le mouvement scénique auquel les autres solistes qui chantent de tête, familiers de leurs rôles, participent avec plus d’aisance ; elle le place parfois dans une situation inconfortable le conduisant à quelques approximations. Les chanteurs sont amenés à investir tous les lieux, se déplaçant dans le public ou au sein de l’orchestre, tandis que les choristes occupent les balcons surplombant la scène, dans une distanciation de circonstance : une configuration complexe pour Marc Minkowski qui parvient miraculeusement à coordonner orchestre et chanteurs. Autre élément assez surprenant par son originalité : les didascalies de la partition projetées en grandes lettres sur le haut mur du fond, assaisonnées de commentaires humoristiques sensés susciter l’imagination du spectateur, ou l’avertir des imperfections du livret, ne manquent pas de sel, mais distraient parfois l’attention portée à la musique, s’ajoutant au surtitrage dont on se détourne finalement tant la diction des chanteurs est intelligible. 

John Osborn et Amina Edris

Le spectacle ce soir du 20 septembre est tout entier dans la musique, et quel spectacle ! Le premier acte a pourtant causé quelque inquiétude, l’équilibre entre orchestre et chœur, ce dernier à peine audible, tardant à s’établir. Après quelques minutes de flottement, la musique prend un essor qui nous subjugue sans jamais retomber, de scène en scène, d’acte en acte. La partition exigeante, foisonnante, multiplie les défis vocaux comme instrumentaux, additionne les rebondissements, les évocations ( l’orage, les feux follets, la séduction, la danse de sabbat, la cathédrale de Palerme et son orgue …), illustre un livret où l’humour jongle avec le fantastique et le sentimentalisme romantique, où l’improbable et l’abracadabrantesque flirtent avec le scandale, à la lisière du ridicule ( la danse des nonnes sorties de leurs tombes, possédées par le démon). Une musique haute en couleur et en virtuosité, qui remporta un énorme succès au XIXème siècle, et dont la vigueur, l’invention, la profusion du matériel mélodique, et la richesse orchestrale suscite encore aujourd’hui l’enthousiasme, pourvu qu’elle soit confiée aux artistes les plus experts ! 

John Osborn et Nicolas Courjal

Autant dire qu’ici la distribution est sans faille. Si à défaut de dague de chevalier Robert tient sa tablette électronique, John Osborn qui l’interprète montre une constance digne de la plus haute admiration dans la tenue vocale, le souffle, la puissance expressive. Le timbre concentré de lumière et de couleur, l’émission puissante, il prend toute la mesure de son rôle à partir de l’acte 2, allant chercher dans la psychologie de son personnage les nuances les plus fines. La soprano Amina Edris campe une Alice (sœur de lait de Robert qui le préservera de l’Enfer) prévenante, opiniâtre et aussi douce qu’incorruptible. Son timbre velouté et rond habille son chant touchant de profondeur et de sensibilité sachant se mouvoir d’un registre à son opposé sans que sa ligne, superbe, en soit altérée. Ô combien périlleuse est la partie tout en vocalises qui incombe à la soprano colorature Erin Morley, qui tient le rôle d’Isabelle, princesse amoureuse de Robert ! La musicienne s’en acquitte avec une précision et une agilité confondantes, soignant la finesse du trait dans ses moindres inflexions, parant ses aigus incroyables de couleurs comme de fines pierreries, sa voix miroitant de son beau vibrato. Une performance qui n’a pas laissé indifférent…La basse Nicolas Courjal, dans les habits de Bertram, ce diable de père de Robert, brille de toute sa noirceur dans l’acte 3, impressionnant de force persuasive dans son injonction faite aux nonnes de sortir de leurs tombes, révélant alors d’une façon saisissante le volume de sa voix. Autre rôle et pas des moindres, celui du troubadour Raimbaut, chanté par le ténor Nico Darmanin, qui sous un léger accent incarne avec vaillance son personnage, la diction d’une grande clarté, tout comme son timbre d’une belle consistance. Ajouté à cela un jeu scénique particulièrement expressif, sa ballade puis ensuite son duo ont été fortement appréciés. 

Quelques distinctions aussi dans l’orchestre, avec en premier lieu, la violoncelliste Aurélienne Brauner dont le solo à la fin de l’acte 3 captive l’attention du public sous le charme de son phrasé long et chaleureux, les sonorités girondes de l’instrument évoquant la séduction féminine. Les bassons eux s’illustrent dans la marche des nonnes, funèbre, caverneuse à souhait. enfin l’orgue au dernier acte, tenu par Martin Tembremande, nous rappelle qu’à la fin de cette dramaturgie spectaculaire, l’instrument fut remarqué lors de sa création par Rossini qui dirigeait la représentation. Et pour cause : c’était l’un des tous premiers conçus par Aristide Cavaillé-Coll !

Jany Campello

crédit photos © Pierre Planchenault

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