Chroniques

SÉLIM MAZARI ET DMITRY SHISHKIN À LA ROQUE D’ANTHÉRON

Soleil, cigales et sensations retrouvées au grand rendez-vous pianistique du Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron, qui bat son plein depuis le 18 juillet. Toutes les générations de pianistes s’y croisent depuis 42 ans, toujours plus nombreux. Parmi eux, Sélim Mazari et Dmitry Shishkin, deux personnalités aux antipodes, le premier tout juste trentenaire, le second pas encore, ont séduit le public en ce tout début août. 

Après deux années de contraintes et de résistance, dans un contexte sanitaire qui avait obligé René Martin à réduire, à adapter la programmation, à renoncer temporairement à certains lieux, à limiter la présence du public, le festival a retrouvé sa dimension, son plein régime, et son public répond plus que jamais présent, les concerts du soir sous la conque affichant très souvent complet. Plus de concerts de dix-sept heures dans l’allée bordée de platanes formant ogive : la scène sur l’eau du Parc Florans accueille désormais un récital en fin d’après-midi, à dix-huit heures, avant le traditionnel concert du soir. De même, plus de concert matutinal expérimenté deux années successives, les gradins et la scène rapidement inondés du soleil levant mais déjà mordant, mais un frais rendez-vous matinal au Centre Culturel Marcel Pagnol. 

L’élégance de Sélim Mazari 

Il est près d’onze heures ce 3 août, et sous la canicule qui persiste depuis le début d’été, on emprunte le trottoir côté ombre de la rue qui grimpe depuis le parc vers le Centre Culturel, pour écouter le premier concert du jour. Quoi de mieux que Mozart par Sélim Mazari pour nous mettre en train et d’humeur radieuse pour la journée ? Quoi de mieux que la fraîche luminosité du ré majeur de sa Sonate n°9 K.311, répandue par ses doigts clairs et chantants qui savent modeler et colorer le clavier de ce Bechstein choisi parmi la demi-douzaine de somptueux pianos mis à disposition ? C’est ce que l’on se dit dès les premières minutes de l’Allegro con spirito. Sélim Mazari a cette élégance naturelle, cette délicatesse du toucher qui siéent à la musique de Mozart, à sa transparence de porcelaine, cette affinité avec le compositeur qui fait qu’il trouve l’expression juste comme si elle relevait de l’évidence, qui fait que chaque inflexion mélodique semble couler de source. Il captive par son jeu vivant, spirituel et subtil, qui laisse aux silences autant qu’aux notes leur expression jusque dans d’infimes fractions de secondes, qui rebondit comme dans le Rondeau final ou s’écoule dans une délicieuse fluidité, conjuguant profondeur et légèreté, relief et homogénéité dans un heureux équilibre. Il faut aussi écouter sa main gauche, qui est là, présente, dans la moindre tierce, dans le plus furtif motif de croches…Même élégance chez Claude Debussy, le mystère en plus ! Intimistes, les trois pièces du deuxième cahier d’Images invitent l’oreille dans un univers sonore ténu, d’une remarquable gradation de nuances des pianissimi au piano, puis au mezzo-piano. Cloches à travers les feuilles superpose les filigranes, et se colore doucement dans l’aigu. Et la lune descend sur le temple qui fut abolit le temps qui passe, immobile, dans un presque rien qui contient la nuit entière et son manteau d’étoiles. Ses insaisissables Poissons d’or frétillent et se dérobent à chaque trait, mais n’ont pas la facétie des Trois Novelettes de Francis Poulenc, aux couleurs plus relevées, et bien moins sages. Des pièces que l’on entend peu souvent au concert et qui par leur veine fantaisiste succèdent admirablement à la dernière Image de Debussy. Le pianiste excelle dans leur esprit de légèreté, le charme chantant de la première, le ton fantasque et joyeusement piquant de la deuxième (qui annonce le Bal Masqué), et la voluptueuse sentimentalité de la troisième (écrite sur un thème de Manuel de Falla). De Robert Schumann pour finir, non point ses Novelettes, mais son Carnaval de Vienne op.26, et ses humeurs contrastées. Magnifique interprétation où éclate la joie fébrile, (Allegro), où la pensée s’assombrit, devient doucement mélancolique (Romance), et puis s’allège avec le Scherzino et devient intensément lyrique dans l’Intermezzo. Enfin quel flamboyant Finale, brillant, orchestral, joué avec des doigts qui mordent le clavier, le jeu ferme, mobile, et si clair ! Le Bechstein n’a pas donné toutes ses couleurs, et Sélim Mazari tout de son énergie : en bis, c’est la Toccata du Tombeau de Couperin de Maurice Ravel qu’il choisit d’offrir, et sa course effrénée, haletante, tracée d’un seul jet, dont le fracassant arrêt déclenche un crépitement d’applaudissements. 

Le piano sonnant et brillant de Dmitry Shishkin

À dix-huit heures, les cigales sont chez elles au Parc Florans, elles le disent haut et fort, et ce n’est pas le Rappel des oiseaux joué par Dmitry Shishkin, pourtant très sonnant, qui vient les intimider. Le soleil, qui chauffe encore un peu les tempes, ne va pas tarder à disparaitre derrière les grands arbres en pourtour des gradins. On sera alors à son aise malgré la chaleur ambiante, pour écouter le jeune pianiste russe, Premier Prix du Concours de Genève en 2018 et Médaille d’Argent du Concours Tchaïkovski en 2019. Modifiant l’ordre annoncé par le programme, il commence donc avec deux « tubes » de Jean-Philippe Rameau, Le Rappel des oiseaux et Les trois mains. Quel étonnement de les entendre si projetés, si sonnants, mais après tout le clavecin peut être aussi un instrument incroyablement sonnant ! Cela dit, le pianiste ne cherche en rien à imiter le jeu sur cordes pincées, si ce n’est dans la propagation du son qui ne semble jamais interrompue par les marteaux du Steinway D. S’il a pris la mesure du grand espace extérieur de l’auditorium, s’il donne à entendre le moindre de ses trilles impeccablement réalisés jusqu’à son dernier rang, dans une netteté sonore qui ne doit perdre en rien, on trouve son jeu élégant stylistiquement juste, mais un peu trop droit, manquant en contrepartie de subtilité d’expression. On est admiratif devant si belle tenue, mais il manque ce je ne sais quoi qui touche, cette pincée de fragilité qui émeut, et l’on en fera à nouveau le constat dans la suite française de son programme. Quittant le baroque français pour l’allemand, les qualités dénombrées précédemment apportent a contrario à son interprétation de la Chaconne de la Partita pour violon n°2 BWV 1004 de J.S. Bach/Busoni, une monumentalité, une assise impressionnante, accrues par une pédale généreuse. C’est ici un orgue que l’on entend sous la conque qui devient voûte de cathédrale ! Le pianiste érige cette œuvre dans des dynamiques et des contrastes saisissants : il y a quelque chose de puissamment souverain et élevé dans son jeu, qui n’est pas austère. Le lien avec ce qui suit n’existe que par la référence aux formes anciennes : le pianiste revient à la musique française, mais avec Claude Debussy et sa Suite Bergamasque, puis L’Isle Joyeuse. Techniquement rien à dire. Il y a du timbre, du son, du brio. Et une certaine beauté. Mais une beauté froide. Il y manque à nouveau ce je ne sais quoi poétique, cette grâce unique, ce qui nous emporte dans le rêve debussyste, loin du monde, loin des heures… L’attaque du Clair de lune trop directe, sonne comme en plein jour. Le pianiste ne semble pas toujours écouter ses silences, son mystère. Le Passepied est, lui, convainquant, dans la vivacité et les couleurs de ses notes détachées. Et son Isle Joyeuse, brillante et solaire, suscite l’engouement. Dmitry Shishkin poursuit avec Frédéric Chopin, qu’admirait tant Debussy qui  a « révisé » certaines de ses œuvres pour les éditions Durand. Le Scherzo n°2 en si bémol mineur op.31 est joué avec une aisance technique qui subjugue : on ne sent jamais le pianiste sur le fil. La progression dynamique est prenante du début jusqu’à l’accélération finale. Mais on aurait aimé son si bel épisode tendrement lyrique un peu plus aéré, souple. Au contraire, le souffle serré, il semble ici comme aspiré dans le mouvement général de l’œuvre, ne se détachant pas de ce qu’il a d’impétueux et de précipité, donnant l’impression que le pianiste va droit au but. La Polonaise en la bémol majeur op.53 « Héroïque », modèle de noblesse et de panache, sonne de toute sa grandeur, et emporte l’adhésion sans réserve du public. En bis, le musicien a choisi une œuvre démonstratrice, pour la main gauche seulement, l’Étude « Révolutionnaire » (op.10 n°12) de Chopin « revue » par Leopold Godowsky. Elle impressionne, mais on lui préfèrera le second bis, la Valse posthume en mi mineur de Chopin.

Jany Campello

crédit photos©Valentine Chauvin

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