Chroniques

TOUR DU MONDE SAINT-SAËNS À LA PHILHARMONIE AVEC LES SIÈCLES

Cette année de célébration du centenaire de la mort de Camille Saint-Saëns, le festival Palazzetto Bru Zane Paris et l’orchestre Les Siècles nous ont offert l’opportunité d’entendre des œuvres quasiment jamais jouées au voisinage d’autres passées à la postérité : Le 15 juin, la salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris reprenait des couleurs sonores stimulantes et vitaminées, avec les quatre poèmes symphoniques et la musique concertante du plus français des compositeurs globe-trotters.

 

Éclatant et vivifiant tour du monde en 80 minutes

Une impression de « sortir » sur le balcon, et de prendre de plein fouet une bouffée d’air musical bourrée d’oxygène : c’est ce que l’on a ressenti avec une joie décuplée et dans la légèreté retrouvée en écoutant Les Siècles et leur chef François-Xavier Roth dans ce programme Saint-Saëns. Si la Danse Macabre n’a jamais perdu son statut de tube, (au point d’être citée dans les Fossiles du Carnaval des Animaux), les trois autres poèmes symphoniques du compositeur n’ont pas joui de la même notoriété. Ils appartiennent pourtant à un genre que Saint-Saëns eut le bon ton d’apprécier et d’introduire en France, sur le modèle initié par Liszt, trouvant dans cette musique à programme le prétexte à « une plus grande variété de formes et une plus grande liberté ». Orchestrés magistralement, ils sont aussi riches de couleurs, de fantaisie et de rebondissements, et il n’y a pas comme François-Xavier Roth, familier de ce répertoire, pour en relever les saveurs avec finesse, flamboyance et gourmandise. L’interprétation du chef et de sa phalange, aérée, transparente, donne à voir l’action comme celle de La Jeunesse d’Hercule op.50 dans une théâtralité explicite et grandissante de sa naissance à sa gloire ; comme aussi dans cette autre page de l’antiquité, Phaeton op.39, où les cuivres opulents contrastent avec l’aérien pupitre des cordes, où la jubilation sonore des tutti explose dans un énorme coup de cymbales, timbales et grosse caisse, calmée par le chant paisible des cors. C’est, autrement, usant de tout un art de la suggestion que le chef cisèle Le Rouet d’Omphale op.31 parcouru par son mouvement perpétuel et évoquant la grâce féminine. 

Entre ces poèmes, viennent s’intercaler des pièces concertantes : Renaud Capuçon donne du célèbre Introduction et Rondo capriccioso op.28 une interprétation brillante au caractère bien affirmé, l’articulation et le coup d’archet précis jusque dans les recoins les plus périlleux. Le temps d’une frappe jupitérienne (Phaeton), et le voici de retour sur scène pour une escale caribéenne, dans une Havanaise op.83 chaloupée et très stylée, son jeu ne manquant pas de nerf lorsque la partition le réclame. Traversée expresse de l’océan pour entendre Africa, fantaisie pour piano et orchestre, très rarement jouée et l’on comprend pourquoi lorsque l’on voit les mains de Bertrand Chamayou faire de la voltige sur le clavier du beau Pleyel de 1891. Rappelons ici que l’orchestre joue lui aussi sur instruments français d’époque (années 1860). Bertrand Chamayou, en grande complicité avec François-Xavier Roth, s’empare de cette redoutable pièce de caractère pour nous donner à voir et à entendre du grand spectacle, sorte de chromo orientaliste en écran géant version musicale ! Décoiffant ! Le piano, qui a établi ses quartiers en terre africaine, prête ensuite à merveille ses teintes cuivrées, ses couleurs étonnamment exotiques parfois proches de celles du santur lorsqu’elles sont mêlées aux percussions, aux accents orientaux de l’Andante du Concerto pour piano n°5 en fa majeur op.103 « Égyptien ». Le pianiste au jeu fluide et pictural tire le meilleur parti des possibilités expressives de l’instrument, nous attrapant dans l’illusion d’un mirage…

Enfin la voici : la Danse Macabre op.40 s’ébranle et tourbillonne, joviale, drôle et piquante sous la baguette d’un chef qui sait ne pas en faire trop, poussant l’élégance jusque dans les pas de danse des squelettes, et quel premier violon expressif (François-Marie Drieux) ! La Valse de l’opéra Le Timbre d’argent apporte la dernière touche de lumière et de légèreté au programme de cette enthousiasmante soirée : 80 minutes de bonheur à revivre la « belle époque », avec un orchestre indépendant fier et heureux de retrouver son public. Comme ça fait du bien !

Jany Campello

(crédits photos : Renaud Capuçon©Simon Fowler, Bertrand Chamayou©Marco Borggreve)

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